18.12.2006

Le mouvement musical à Port-au-Prince

On se rappelle que l’année dernière à pareille époque, le professeur de piano, Basil Codolban, offrait une audition de ses élèves. C’en était la première, après seulement deux années d’enseignement, et cette manifestation avait, sans doute, pour but de montrer les promesses que réserve l’étude méthodique de l’art pianistique.

Pour clore la présente année scolaire, les élèves en plus grand nombre furent, dimanche matin, conviés à la réunion désormais traditionnelle chez les époux Codolban où, parmi la gaieté d’une fête pour ainsi dire improvisée, la plupart eurent l’occasion de faire valoir leur mérite.

L’opinion de tous les assistants, c’est que le nouveau résultat obtenu est on ne peut plus encourageant. Des gosses qu’on avait laissés, il y a dix mois, dans leur “joyeux printemps”, exécutent maintenant les pièces pour petites mains de Tchaïkowski, prélude et fugues de Bach, sonatines de Clementi, selon un sens vraiment remarquable du phrasé, des accents, de tout ce qui constitue, enfin, la grammaire musicale. Il convient de rendre hommage à la méthode de Codolban. Car, chez ces petits êtres qui n’ont pas de personnalité et, par conséquent, aucune expression, tout est la part du maître. C’est étonnant de constater avec quel tact Codolban est arrivé à leur inculquer tout juste le respect de la syntaxe, en leur façonnant un jeu clair, pur, précis, que le jeune sujet rendra expressif, au fur et à mesure qu’il acquerra les expériences du métier. Pour notre part, ce procédé nous parait excellent, en ce sens qu’il préserve la personnalité du jeune artiste de toute influence étrangère. 

Quand aux élèves “avancés” Madame Pierre Wiener, Mlles Laudun, Tovar, Ewald, Gardiner, l’Ing. Robert Corvington, pour ne citer que ceux dont nous avons retenu les noms, ils forment déjà une pépinière d’où l’on peut espérer tirer quelques plantes viables. Et il nous semble qu’on ne prépare pas autrement à la carrière artistique. Aussi, Codolban peut-il se vanter d’avoir atteint la première phase de son programme. Les manifestations de l’année dernière et celles auxquelles nous avons assisté dimanche, n’étaient qu’une démonstration. Maintenant, il est possible de classer les sujets, et c’est au cours de la nouvelle année que l’école présentera son véritable aspect. Les auditions, à partir d’octobre, vont être un concours entre élèves de même forces. Or, c’est déjà un stimulant que de savoir qu’on doit concourir. L’élève est obligé de déployer plus d’efforts; il doit désormais travailler non plus en amateur, mais en étudiant consciencieux, soucieux d’une certaine réputation qui vaut autant que celle qu’on voudrait se tailler à l’école ou à l’Université. L’étude de la musique, comme on le voit, s’oriente vers une conception plus sérieuse du grand art. Pour la première fois, l’étudiant musicien se dit que ce n’est pas pour rien qu’il se dépense en argent et en efforts. Ce sacrifice doit conduire à un résultat, quel résultat, sinon la carrière artistique elle-même? Il est évident que tous n’y parviendront pas. Mais l’enthousiasme du moment est appelé à créer une ambiance, et le mouvement laissera finalement le domaine particulier pour gagner la généralité. A part les étudiants musiciens, à part les parents qui caressent le rêve de voir poindre un artiste dans leur famille, un grand nombre d’autres personnes, inconsciemment, apporte une attention spéciale à la musique tout simplement parce que le mouvement est dans l’air. C’est la loi de l’évolution. Ce résultat qui n’est pas loin d’être obtenu forme le deuxième point de Codolban.

La troisième phase viendra naturellement, avec la création tout au moins d’une école de musique. Mais, cette dernière tâche incombe à l’ Edilité, à défaut de celle-ci, au gouvernement, à tout le monde. Car, il importe de corriger cette erreur que “fonder une école musicale, c’est mettre la charrue devant les bœufs", dans un milieu, comme le nôtre, qui a eu le geste que l’on sait à l’égard de Lamothe, notre cher pianiste et dont l’admiration, d’autre part, va jusqu’à l’engouement dès qu’il s’agit de manifestations intellectuelles et artistiques; troupe Louis Jouvet, Aimé Césaire, les vernissages du centre d’art, concert Codolban, Lamothe, Canez, évolution des artistes de Mme Fussman-Mathon à l’Institut Haïtiano-Américain, représentations théâtrales Dominique Hyppolite, Pierre Mayard, Daniel Heurtelou, Stephen Alexis, Etienne Bourand, Luc Grimard pour ne citer, au gré du souvenir, que les événements de notre temps.

Il nous faut nous occuper de nos analphabètes, c’est entendu. Mais la civilisation n’attend pas. Tout pays, si petit et si jeune soit-il, se doit de suivre les grands courants artistiques et scientifiques, et il n’est pas possible, en conscience, d’attendre que tous les haïtiens lisent avant de doter Port-au-Prince d’une Ecole des Beaux-Arts. La politique gouvernementale d’Haïti doit être, suivant la conception du Président Lescot lui-même, une politique du “tout à la fois” ou alors, les haïtiens sont irrémédiablement condamnés à être un peuple arriéré, d’une manière ou d’une autre.

P.S. Une digression est quelque fois dangereuse. Nous faisions un compte rendu d’une réception chez les aimables époux Codolban, et voici que nous nous sommes laissés aller à des considérations dépassant le cadre d’une simple note dans laquelle nous n’avons même pas pensé à remercier la distinguée Madame Codolban, pour la délicate attention qu’elle a montrée à tous les invités, aux journalistes en particulier. Qu’elle veuille bien accepter nos excuses en même temps que nos souhaits les plus fervents pour ce succès grandissant des cours de piano Codolban.


Marcel Salnave
Haïti-Journal 11 juillet 1944

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08.12.2006

Appel en faveur de la Musique Nationale

Nous avons publié, avant hier, l’appel des S.I.P.P. en faveur de la musique nationale. Le mouvement part d’un bon naturel et “Haïti-Journal” qui créa le plus vif enthousiasme autour de cette palpitante question, en organisant en décembre 1945, son concours pour la plus belle meringué, ne saurait rester indifférent à l’appel de notre confrère Marc Séide, Directeur du S.I.P.P.

Le résultat de ce premier concours, néanmoins, avait conduit à cette conclusion que la meilleur campagne à mener en faveur de la musique nationale, c’était celle de la création d’une vraie école de musique. Pourquoi, en effet, sommes-nous toujours enclin à mettre la charrue avant les bœufs? La musique, avant toute musique particulière. Pour donner une valeur en tant que composition, à la musique haïtienne, il importe de savoir composer. Pour composer, il y a des règles aussi universelles que celles du beau parler qu’on doit posséder et qu’on ne possédera jamais sans les avoir étudiées sérieusement. Notre meringué et ses compositeurs n’y échappent pas. 

Autre chose est la musique folklorique ou celle jaillie du cœur du peuple, à l’occasion d’une vive douleur ou d’une grande joie ou celle encore d’origine vodouesque venue de nos plaines et de nos montagnes et colportée sans nom d’auteur. “L’Heure de l’Art Haïtien” en présente des spécimen de temps en temps. Ces airs ne sont pas de la musique proprement dite, puisqu’ils n’ont pas été composés. On ne doit pas négliger, à ce sujet, la grande règle de l’art musical occidental (la civilisation occidentale est bien celle d’Haïti) : “La musique, c’est l’art de combiner les sons d’une manière agréable à l’oreille” et l’école conservatrice a retenu toutes les règles de cet art.

Nos airs folkloriques ou populaires, sans noms d’auteurs, pour y revenir, sont, si l’on veut, des matériaux pour la présentation d’une musique spécifiquement haïtienne, mais qui ont besoin, pour s’imposer à l’attention et l’admiration du monde, d’être mis en valeur selon les règles de l’école universelle. Ces règles ne sont pas exclusives, il est vrai, de l’Allemagne, de l’Italie, de la France, de la Russie, des pays scandinaves, etc... et Haïti ou tout autre pays qui a fait des efforts et suivi les filières académiques peut bien y intégrer les siennes propres. D’où la nécessité de l’enseignement, dans ce domaine aussi.

N’est-ce-pas lamentable que nous ne puissions encore déterminer à quel rythme obéit notre méringue: 2/4 ou 5/8? Mais, cette réflexion dépassent le cadre d’un simple article. Nous y reviendrons plus amplement, en des temps plus propices.

En attendant, votons tous pour une bonne école musicale, si nous voulons sincèrement nous occuper de notre musique.

Marcel Salnave
Haïti-Journal 5 février 1947

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02.12.2006

A l'écoute de l'Heure de l'Art Haïtien

Notre excellent confrère, le “Nouvelliste”, publiait dernièrement une lettre dans laquelle un de ses abonnés priait notre ami Clément Benoît de faire attention à la critique, à celle d’outre-mer surtout, impitoyable dès qu’il s’agit d’art.

A l’intention de ceux qui pourraient encore l’ignorer, il est bon d’apprendre que Clément Benoît, avec le concours de quelques musiciens a pris pour tâche de faire connaître la musique haïtienne, tant primitive ou folklorique que savante ou composée. L’entreprise pour être louable n’est point exemple d’écueils. Et il arrive, en effet, qu’on n’aime pas toujours notre musique. C’est là un grand dommage; car, chaque fois qu’il en est malheureusement ainsi, il semble que ces Messieurs manquent leur but et desservent plutôt, qu’ils ne servent l’art haïtien. Moi je souhaite le plein succès de l’Heure de l’Art Haïtien et voici ce que j’en dis.

L’idée est excellente. Mais, plus elle est excellente, plus l’on devrait y attacher de l’importance, afin qu’elle triomphe.

En ce qui concerne les auditions musicales de l’Heure de l’Art Haïtien, et puisqu’il s’agit, le plus souvent de pièces tirées – dit-on – de notre folklore, j’estime qu’un travail préliminaire s’impose. Recueillir nos chants vaudouesques, nos airs carnavalesques et autres airs primitifs ou populaire ne suffit pas. Il faut encore les situer dans le temps (cela est nécessaire, l’esprit d’une époque n’étant pas celui d’une autre; par exemple, nos mérengués populaires actuelles ne présentent nullement la même facture que celles d’il y a 40 ans); en montrer la malice par un petit commentaire – quand il y a lieu – et les faire chanter par des personnes qui ont appris à chanter (le chœur des élèves de Mme Fussman-Mathon) ou exécuter par un bon orchestre (l’orchestre d’Arthur Duroseau dont l’éloge n’est plus à faire.)

Rien n’est plus attrayant, en effet, que l’interprétation classique – c’est à dire selon les règles de l’art – d’une musique primitive. Hier encore, et c’est ce qui m’a dictée ma chronique, j’en faisais l’expérience à l’audition de “Sobo”, au cours de “l’Heure Française” de la N.B.C., New York. “Sobo” n’est pas du folklore, puisque l’auteur, qui n’est autre que notre ami Ludovic Lamothe, est connu, mais sur une imitation de notre folklore, Lamothe, à l’aide de quelques notes qui forment les éléments de notre gamme primitive, invente deux motifs, les cadences selon le rythme du bacca et du cata et obtient une imitation de nos airs vaudouesques que la belle voix et l’art de cette fine chanteuse qu’est Mme Sarah Gorby achèvent de rendre audible. Je ne conçois pas autrement la manière de faire connaître et d’admirer notre musique,qu’elle soit primitive ou savante.

Marcel Salnave
Haïti-Journal 28 octobre 1940

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13.11.2006

La famille Canez en concert

Dans “La Religion de la Musique”, M. Camille Mauclair écrit en marge de J.S.Bach: “Il m’est échu cette bonne fortune, assez rare, d’atteindre l’âge de dix huit ans, ayant entendu constamment de la musique classique et ne soupçonnant point qu’il en pût exister une autre.”

Bien que l’auteur nous conduise d’une main sûre à travers les méandres de l’art et que ces observations critiques soient marquées au coin du goût le plus heureusement formé, je n’oublierai pas que “La Religion de la Musique” est avant tout un livre d’exaltation où il était permis de n’assigner aucune limite à l’exagération. Je n’irai pas jusqu’à dire, même fort de l’autorité d’un Camille Mauclair, que la forme classique est la seule expression de la musique. Mais, je suis également un exalté. J’adore les classiques avec la foi d’un croyant. Je ne puis revenir d’une audition de Bach – Bach qui a été surnommé le bâtisseur des cathédrales sonores – sans garder l’âme fermée longtemps à toute nouvelle sollicitation, tel le pécheur qui retrouverait le chemin de l’Eglise après s’en être éloigné.

Le choral de Bach: “Si un jour je dois m’en aller” où passe un long souffle mystique, interprété avec maîtrise et une ferveur incomparable par le pianiste Jeagerhuber qu’on n’appelle plus que le professeur, tant il est imprégné des classiques, m’a tellement subjugué l’être que je ne sais plus parler de cette vraie séance d’art offerte hier soir, à Paramount, par le groupe: Mme Valério Canez, soprano; Mme Fritz Dupuy, piano; (accompagnement); M. Valério Canez, violon; Professeur Jeagerhuber, piano (solo et accompagnement.)

Heureusement, ces musiciens sont déjà avantageusement connus. Il sera suffisant de constater qu’ils continuent de grandir en prestige dans le domaine resplendissant de l’art qu’ils n’ont point abandonné. Dans “Message”, revue de MM.Morisseau Leroy et Jules Blanchet dont la publication a été discontinuée, je vantais, il y a quelques mois, la technique et le beau timbre de Madame Valério Canez. Il est intéressant de noter que sa voix est restée toujours forte, bien qu’elle ait gagné en souplesse et en clarté. Ne peut-on se permettre d’affirmer, maintenant, que notre cantatrice gravit d’un pas alerte les degrés de la perfection?

Madame Fritz Dupuy, sœur aînée de Mme Canez (heureuse les familles musiciennes!) n’a voulu se produire que dans quelques partitions d’accompagnements. La parfaite aisance qu’elle y montra cependant, jointe parfois à des élans sentimentaux, trahit un jeu délicat et nuancé qu’on aura, peut-être, l’occasion d’apprécier plus amplement, une prochaine fois.

Quand à notre violoniste Valério Canez, les succès hier soir ont bien couronné ses efforts. Il peut se réjouir d’être, désormais, au seuil d’une carrière qu’il a ambitionnée des sa plus tendre jeunesse.

Il faudrait encore revenir au professeur Jeagerhuber, parler de deux de ses œuvres: “Viens donc” (Chant avec accompagnement de violon et piano) et l’andante animoso, tiré de “Le voyageur”, qui ont figuré avec bonheur à côté des pièces de Puccini, Saint-Saens, Lalo, Pugnani, Kreisler, j’en passe, que contenait encore le magnifique programme. Il faudrait aussi remercier ces artistes; dire combien le public est parti enchanté de ce concert qui fera date dans nos annales artistiques; montrer combien dans leur sphère d’action, ces dames et ces messieurs travaillent à former le goût de notre société. Mais, il faut surtout que je m’arrête. J’ai pris déjà plus que la petite colonne qui m’est accordée, parcimonieusement.

Notre bon Directeur me le pardonnera, sans doute. Il sait que je déborde, dès qu’il s’agit de musique.

Marcel Salnave
Haïti-Journal 6 décembre 1940

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27.09.2006

La musique de chambre américaine

Codolban, que nous sommes maintenant dispensés de présenter avec ses titres, puisque ce seul nom éveille à l'esprit ce que l'art pianistique contient de sûreté, d'habileté, de correction, en un mot, a exécuté, jeudi soir, au "Rex", son programme annoncé de musique américaine.

Ce concert, une des plus remarquables fêtes artistiques organisées jusqu'ici dans le cadre des relations culturelles Haïtiano-Américaines, a eu lieu comme on le sait sous les auspices du Bureau de Coordination. Jointe aux mérites incontestables de l'artiste roumain et à l'anxiété chez la plupart d'entendre une musique neuve, à peine connue dans notre milieu, cette circonstance devait attirer, pour le bonheur de Codolban, un public nombreux autant que distingué. La musique de chambre américaine ne saurait se révéler, dans de meilleures conditions, à notre grand public.
Est-elle belle et normale, cette musique? Si l'on s'en tient uniquement aux applaudissements, on dirait que le choc n'a pas été violent qu'à dû avoir provoqué une expression assez distante, pourtant, de celle qui, de tradition, s'adresse à l'âme de notre public. De vrai, en exeptant Mac Dowel chez qui persiste l'influence romantique: "Improvisation", "Impromptu", malgré l'utilisation, par instant, de la couleur locale: "Song", "Moonshine", où s'accuse un rythme syncopé, sans doute ce "jazz-time" qui est à la base de la musique spécifiquement américaine, les partitions que nous avons entendues, jeudi soir, sont d'une facture ultra-moderne.
Nous voulons dire par-là que, outre une abondance de rythmes qui est la marque distributive non seulement de la musique étatsunisienne, mais de toute la musique du nouveau continent, les procédés artistiques, du moins des compositeurs qu'on nous a présentés, s'inspirent profondément de la doctrine des Satie, des Stravinski pour qui "un son est une matière, un matériau, un bloc de pierre, une forme d'existence qui doit se suffire à elle-même." D'où, si nous avons bien compris cette formule d' "art pur", exclusion des moyens expressifs qu'offre l'école romantique et même le classicisme: "The Mosquito", Fred Loewe, "Joyancy", Edward Royce.

Cette remarque ne nous porte pas à conclure que la musique américaine n'est pas belle. Mais, il semble que pour l'apprécier à sa juste valeur, on doive se placer sur un terrain spécial. Par exemple, ce "Sherzo humoristique" de Aaron Copland (sous-titre: le chat et la souris) d' une allure si drôle! Il est clair que cette pièce exprime une pensée, mettons: le chat qui rencontre la souris, qui la cajole, se livre à mille petits jeux innocents avec la pauvre victime jusqu'au moment de la manger. Encore deux ou trois petits accords d'une bizarre résonance, après la description qu'on suppose (est-ce qu'une marche funèbre pour une souris a besoin d'exprimer quoique ce soit?) et c'est tout. De l'esprit, rien que de l'esprit. Mais pour peu qu'on comprenne et accepte l'intention de l'auteur, cette pièce amuse. Là-dessus, Copland est d'accord avec Jean Cocteau: "La musique doit avant tout amuser", ce mot pris dans le sens d'exciter le rire, la gaieté. Voilà donc un point de vue. Pour d'autres, la musique, la musique de chambre en particulier, est un apaisement. Elle doit être un appel aux sentiments. Elle s'adresse au coeur:
"Faites-moi entendre une douce harmonie
"Qu'au lieu de comprendre je n'ai qu'à sentir".

Tout au plus, au coeur et à l'intelligence: telle la musique romantique, voire l'impressionisme de Debussy, mais, pas à l'esprit tout seul. Voilà un autre point de vue.

En dehors de ces considérations qui placent un critique désirant être impartial entre l'enclume et le marteau, il importe de tenir compte de l'éducation musicale de chacun. Car il est vrai qu'on finit par aimer la musique qu'on entend constamment. Dans son si beau livre "La religion de la musique", Camille Mauclair rapporte cette expérience personnelle: "Il m'est échu cette bonne fortune, assez rare, d'atteindre l'âge de dix-huit ans, ayant entendu constamment de la musique classique et ne soupçonnant point qu'il en pût exister une autre. Parmi quelques mélomanes, parents ou amis intimes, fervents de la musique de chambre, j'ai été si bien habitué à Bach, Beethoven, Haydn, Cluck, Rameau, que je ne concevais pas que l'art des sons pût être employé à des fins différentes. C'était là pour moi non seulement de la musique belle et normale, mais la seule; en sorte que lorsque je connus l'autre, l'opéra, l'opérette, la musique légère, mélodramatique ou joviale, j'éprouvai la surprise bizarrement désagréable, d'une laideur, d'un désordre, d'un vacarme incompréhensible, d'une sorte de caricature perverse de la musique à la quelle j'étais accoutumé et considérai tout cela comme un peu je considère aujourd'hui l'épilepsie des "fauves" des cubistes, en songeant à Tintoret, à Rembrant ou à Watteau."

Arrêtons-nous à ce témoignage d'importance, pour ne condamner qui que ce soit, à l'égart de ses goûts artistiques. Pourtant, connaissant assez, sous ce rapport, les tendances de notre milieu, nous croyons que la musique américaine a peu de chance de succès sur notre scène.
Remercions, quant à nous, le pianiste Codolban ainsi que le Bureau de Coordination de nous avoir donné l'opportunité d'apprécier, dans une certaine mesure, un art qui met en face de nouveaux horizons. Les profanes peuvent être catégoriques dans leur choix mais un fervent, si modeste soi-il, se doit d'accepter, avec reconnaissances, toutes les offrandes.

Marcel Salnave
Haïti-Journal, 28 décembre 1944

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28.08.2006

Le pianiste-compositeur Léo Cordonna

Au cours d’une séance qu’il a eu la délicate pensée d’offrir aux journalistes, nous avons entendu le pianiste Léo Cardonna dans des pièces de Liszt, Chopin, de Falla, Debussy et aussi dans quelques unes de ses propres compositions. Ce pianiste qui est actuellement à Port-au-Prince, donne son unique récital ce soir, à 8h:30, au “Rex”, sous le haut patronage de son Exc. Monsieur Vincent, Président de la République. Ce nous sera une très grande joie, comme à nos confrères de la presse et à tous les autres invités qui assistaient à cette audition spéciale, de l’aller applaudir encore; car, Léo Cordonna est un de ces musiciens qu’on n’entend pas qu’une fois.

Une alliance de force et de douceur et des effets de pédale toujours réussis, voilà, en traits rapides, les caractéristiques de son jeu. Quelle maîtrise, par surcroît! A la vérité, il serait vain d’en parler – on n’est pas artiste tant qu’on n’a pas vaincu son instrument – si certains autres n’avaient pas eu déjà des défaillances regrettables sur notre scène... 

Mais, Cordonna est doué à plus d’un point de vue. Ses compositions sont marquées d’une grande originalité. On prendrait un vif plaisir à l’audition de son Ballet, “Le cheval Attila”, drame poignant inspiré par la nostalgie de la paix et la hantise de la guerre. Il entre une bonne part de philosophie dans cette œuvre où l’auteur semble avoir tiré profit de la conception Wagnérienne du drame musical. Cordonna part, en effet, du monde sensible pour aller aux idées. La trame est menée avec hardiesse, du Prélude – où l’on perçoit nettement, mêlées aux bruits et aux préparatifs de guerre à l’animation infernale des usines, les plaintes et les vociférations de l’Humanité – à l’Apothéose (l’apothéose du soldat inconnu), sorte de paraphrase de la Marseillaise exaltant les nobles idées républicaines.

Les danses se succèdent jusqu’à huit dans le rythme castillan, souvent troublantes, tragiques, quelquefois gaies, sautillantes, comme celle No5 “Le charmeur de serpents”, rappelant à ceux qui l’ont vue dans ses exhibitions l’an dernier au “Rex”, la délicieuse danseuse Madrilène, Ana-Maria.

Bien que “Le cheval Attila” contienne des pages admirables et témoigne d’efforts consciencieux nous ne sommes pas sûrs de dire que l’œuvre est parfaite. Il nous faudrait, pour opiner sans réserve, un autre titre que celui de journaliste. Mais, nous pouvons tout au moins espérer que le ballet de Léo Cordonna ne sera pas mal reçu dans les grands centres.

Par contre, “Clair de lune sur la mer” est une composition sur laquelle il n’est pas permis de se tromper. Tout le monde l’aimera. Nous souhaitons que l’auteur la joue à son récital, cette pièce qui ne cède en rien à tout ce que notre public a entendu de bonne musique.

Allez au concert de ce soir. Allez-y en foule. Comme l’a dit Monsieur Lamothe lui-même: “On a rarement eu en Haïti un pianiste de l’envergure de Léo Cordonna.”

P.S Nous nous en voudrions de ne pas adresser nos félicitations et nos remerciements aux époux Emile Miot, dont l’exquise urbanité n’a pas moins contribué à rendre agréable au possible les deux heures passées, dans leurs salons, en compagnie du génial musicien espagnol.

Marcel Salnave
Haïti-Journal 6 avril 1940

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26.07.2006

Le Récital Basil Codlban

Que j’avais raison, dans mon appréciation d’avant hier sur le pianiste Basil Codolban de laisser le dernier mot au public! Le public! C’est lui le grand juge en toute matière, et particulièrement en matière de musique où le coeur, plus que la science et que l’intelligence, décide souverainement. On ne me fera jamais admettre que, pour apprécier le talent d’un artiste musicien, il faille soit même être musicien. Les meilleurs critiques de l’art n’ont pas toujours été des praticiens, et Georges Sand a montré que le coeur pouvait être aussi bon juge des sons que l’esprit le mieux façonné à l’art de Mozart ou de Chopin. Et, probablement, il en est ainsi de tout être qui, grâce à une immense sensibilité, arriverait à embrasser le monde extérieur. J’entends l’être objectif qui ne crée pas et qui mis en présence de l’œuvre d’art, serait capable d’en saisir la beauté et les imperfections. Théophile Gautier, par exemple, fut encore plus habile à critiquer qu’à créer pour avoir été doué d’une grande objectivité qui lui permettait d’entrevoir les subtilités échappant aux auteurs eux-mêmes.

Je suis enclin à croire que l’auditoire a un semblable pouvoir de saisir les nuances artistiques dont, il est vrai – là-dessus je ne me fais nulle illusion – chacun n’aura plus tout à l’heure aucun soupçon, dès qu’il se retrouvera isolé. Autant dire que le public est un grand critique et que Georges Sand et Théophile Gautier – puisque ce sont eux qui ont occasionné cette digression – étaient des cœurs immenses qui avaient à eux seuls le mérite et la souveraineté de la foule.

Mais, cela nous aide à conclure, en même temps, que le public est le juge par excellence en matière d’art. Et, si telle est la vérité, le pianiste roumain, Monsieur Codolban, qui a donné son premier récital au “Rex”, hier soir, peut s’enorgueillir d’avoir recueilli un légitime succès octroyé par un public tellement enthousiasmé que l’artiste a été obligé d’allonger le programme. Et n’est-ce pas encore que je ne me trompais pas, l’autre jour, en disant que Codolban avait des qualités pouvant lui assurer des applaudissements sur notre scène? Il a joué, en effet, avec brio. Son jeu est clair et délicat, mais pas toujours heureusement nuancé – à mon humble avis, du moins. Par exemple, s’il m’a enchanté dans l’exécution de la Fantaisie – Impromptu, j’avouerai que je n’ai pas beaucoup aimé l’expression qu’il a mise dans la valse en do dièse mineur de Chopin. Le “piu mosso” se joue à la répétition du motif, pianissimo et non assez fort, comme il a été exécuté. C’est comme un écho des quinze précédentes mesures.

M. Codolban, dans le prélude No2 de Rachmaninoff, n’aborde pas “l’Agitato” de plein pied. Il y entre graduellement et dans un style qui ne me semble pas traduire très nettement le crépitement des flammes (on sait que cette magnifique pièce du célèbre pianiste-compositeur russe a été inspirée de l’historique et tragique incendie de Moscou lors de la campagne napoléonienne.) Mais, quel reproche vraiment sérieux pourrait-on lui faire à ce sujet? On est ici sur le terrain de l’interprétation pure où l’opinion des autres ne prévaut pas. C’est pourquoi il est toujours bon d’aller entendre soi-même les artistes; et de ne pas se fier au jugement de la critique. Ce qui pourrait mettre en garde, c’est si je disais que Codolban ne possède pas des qualités techniques. Or sous ce rapport, il est maître du clavier. Force, souplesse, pédale, il met tout cela au service d’un jeu serré, sans trou et brillant. Il faut aller entendre le pianiste roumain. Il fait passer des instants agréables en compagnie de Chopin, Debussy, Litz. Il faut aller l’entendre aussi dans ses propres compositions où il a le bonheur d’être original. Il faut aller l’entendre enfin, dans Beethoven qu’il interprète avec une correction tout bonnement classique.

Marcel Salnave
Haïti-Journal 7 mars1941

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14.07.2006

Le triomphe de Lamothe

Le récital Lamothe tant souhaité a fait salle comble, mercredi dernier, au Rex. De mémoire de Port-au-Princien, c’est le plus enthousiaste accueil que le grand public ait réservé à un artiste musicien, haïtien ou étranger, et cette soirée du 5avril 1944, fera certainement date dans nos annales musicales.

On hésite à parler d’une audition de Lamothe. Les commentaires sont innutiles à l’égard de cet artiste incontestable et incontesté. Le talent, c’est le talent. A partir du moment qu’il a été consacré par le succès, il peut paraître vain de l’analyser, à moins que ce ne soit dans le but de faire valoir quelques observations – comme se sera le cas ici – dans l’intérêt de l’art en général.

Mille qualités concourent à former le talent de Lamothe; mais, si par-dessus elles toutes, il fallait élire une dominante, qui fut franchement caractéristique de notre pianiste, j’opinerais pour l’expression. Si Lamothe accorde une place importante à la technique, on sent néanmoins que celle-ci n’est pas l’objet d’une constante préoccupation chez cet interprète qui se contente tout juste de moyens permettant une exécution aisée, sans se soucier des exercices de virtuosité proposé par l’école et dont la répétition quotidienne fait parfois réaliser des acrobaties, mais ne produit pas toujours la fine musicalité qui est affaire d’intelligence et de sensibilité. Lamothe respecte l’école certes. L'école est nécessaire, car sans elle, jamais les pauvres adeptes de la musique n’arriverait à la perfection. Mais l’école n’enseignant pas, ne pouvant prétendre enseigner une technique immuable, pour la raison que cette technique n’existe pas, ne saurait s’imposer au génie. On ne fera donc pas grief à un artiste qui, fort de ses aptitudes et de ses dons naturels, répudierait, quand à lui, des moyens qui ne sont pas indispensables. L’emploi du cinéma au ralenti montrant le jeu des Cortot, des Horowitz, des Backhaus – on fit l’expérience à Paris, il y a quelques années – révéla que ces célèbres maîtres au piano, dans la chaleur de l’exécution, réalisaient des traits, les passages en arpège d’une manière qui n’était généralement pas celle qu’ils conseillaient à leurs élèves...

Lamothe aussi, par un travail consciencieux et opiniâtre d’autodidacte, a su trouver des procédés lui permettant de vaincre toutes les difficultés pianistiques. Verticale ou horizontale, jamais l’écriture musicale, sous quelque forme qu’elle se présente, n’a embarrassé notre virtuose. Cette maîtrise jointe au goût artistique, au beau style, à cette expression incomparable de lamothe que nous avons signalée, met ce musicien au pied de la comparaison avec les pianistes de réputation mondiale, condition que le sévère René Piquion exige des valeurs haïtiennes, dans n’importe quel domaine, pour avoir droit de cité à l’intellectualité.

Ce qui précède nous dispensera de nous étendre sur l’exécution du programme dont chaque numéro a été un charme. Aussi, l’auditoire a-t-il confondu le pianiste et le compositeur dans un même sentiment d’admiration.

Il n’en saurait être autrement autrement: “ Scènes de carnaval” et “Danse Espagnole” No 4, “Valse romantique” ont subi avec bonheur le voisinage des partitions de Moskowski, Shubert, Sibélius, Chopin. Ces pièces qu’on entendait pour la première fois, retiendront sûrement l’attention de la critique. Soulignons-en, en passant, la bonne facture qui trahit, une fois de plus, la conception artistique de Lamothe. L’auteur de “Libellules” repousse toute idée d’un art nationaliste. Ainsi, alors que les “Scènes de Carnaval” faisaient pressentir une partition à tendances rythmiques, des sonorités chatoyantes et sensuelles, une écriture désinvolte, pour tout dire, assaisonnée de couleur locale, l’universalisme de Lamothe prit le dessus sur le comportement du siècle, pour nous servir une musique de grande distinction où les scènes évoquées sont non pas des bacchanales ou des ébats licencieux dans la rue, mais un drame intime ou l’auteur serait, peut-être, le héros mystifié des Pierrettes et des Arlequines...

La manifestation: On sait que ce concert de Lamothe devrait être aussi un hommage, une sorte de réparation à l’endroit de notre seul grand artiste vivant. Jamais manifestation ne fut mieux réussie. Le programme publié dans une coquette brochure comportant, en outre, des articles signés de Dr Camille Lhérisson, Dantès Bellegarde, membres du comité d’organisation, Stephen Alexis, Félix Courtois, Placide David, Luc Grimard, Léon Laleau était vendu par centaines d’exemplaires avant le récital.

A 8 hres 45, Madame Elie Lescot, accompagnée de quelques membres de la famille présidentielle, du Capitaine Lochard et d’autres officiers de la Maison Militaire de Son Excellence ( le Président Lescot, empêché, n’a pas assisté au concert) est reçue par le Dr Camille Lhérisson et conduite à la place d’honneur. Aussitôt, M. Dantès Bellegarde gravit la scène pour, en quelques mots heureux, présenter, si c’était nécessaire dit-il – Lamothe que tout le monde connaît. Le pianiste se met au piano. Il joue “La Dessalinienne” que l’assistance écoute debout. Et l’enchantement de commencer... Bourrée de Bach, Scherzo de Beethoven, Romance de Mendel Solino, Polonaise, Valse, Etudes; Sibélius, Moskowski, Chopin, Lamothe...

Quelle musique élégante, savante, harmonieuse, douce tout à la fois; nouvelle pour le public habitué à se voir servir toujours du déjà entendu! Au fur et à mesure, la salle se montre de plus en plus vibrante et l’audition s’achève au milieu d’ovations chaleureuses. Lamothe est rappelé, il revient pour jouer “Libellules.” M Bellegarde le rejoint sur la scène et, se rappelant, peut-être, le geste de Gabriel Pierné à l’endroit de Paderewski, lorsque celui-ci eut offert son premier concert à Paris, après la guerre de 1914, il donne à Lamothe un baiser, le baiser innombrable de la foule. L’émotion est grande, les spectateurs se lèvent comme un seul homme. Des voix crient: “Vive Lamothe!” Le triomphe est inénarrable...

Puisse cette manifestation être de meilleur augure pour l’artiste dont la carrière recommence! C’est sur ce vœu que nous clôturons la campagne de “Haïti-Journal”, une des plus opportunes, du point de vue national; car la présentation de Lamothe peut-être aussi regardée comme une réplique aux dénigrements dont notre pays est abreuvé – bien à tort...

Marcel Salnave
Haïti-Journal 10 avril 1944

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13.06.2006

Frantz Casséus est un artiste

Ce n’est, assurément, pas la guitare de Frantz Casséus qui prêterait à aucune métaphore méprisante. De ces six cordes que le jeune musicien s’applique à pincer en maître, jaillit, pour la dilection des plus difficiles, une variété incroyable de son, et la mélodie qui en résulte, nuancée avec bonheur, achève de faire d’un récital de guitare une fête musicale attrayante et d’une particulière originalité.

Les pièces qu’on nous joue sont, d’ailleurs, extraites de la meilleure musique, si bien que la salle se surprend souvent, à applaudir Mozart, Rubinstein, Granados, Bach, Chopin. Un Bach et un Chopin plus discrets, il est vrai, mais non moins attachants et qu’on écoute avec la même ferveur, parce qu’aussi bien, grâce à une interprétation classique et poétique, à la fois, l’on retrouve à travers une ligne harmonique terne, les mêmes grandes émotions. “Poète, prends ton luth!” Ne peut-on, croire, un instant, que ces immortels inspirés se servaient aussi de l’instrument poétique?...

A cette pensée inattendue, on s’imagine l’attrait de ces notes grêles d’une guitare d’élite rappelant parfois le clavecin, sur les âmes délicates atteintes, malgré la bestialité des temps présents, de la nostalgie des sociétés en-allée où les filles, en crinolines et les garçons portant le jabot, dansaient le menuet ou la pavane, le soir, au rythme d’une musique câline... Ces spectacles d’autrefois étaient tout simplement de l’art et Casséus, pour les avoir évoqués avec émotions au cours d’un programme exécuté d’ailleurs, avec cette simplicité qui ne se trouve que dans la correction, mérite le premier prix artistique.

Nous votons pour ce premier prix-là qui ne peut être qu’une bourse à l’étranger, afin de procurer à notre jeune compatriote l’occasion de prendre contact avec un monde plus propice au développement de son talent. La guitare n’est pas un instrument facile. Pour la tirer des griffes – pour ainsi parler – de la monotonie, de nombreuses années d’études sont nécessaires. Casséus y est parvenu, à force de patience, aidé des leçons livresques de techniciens. Ses progrès sont tels qu’il marche résolument, maintenant, sur les traces des Emilio Pujol, Andrès Segovia, Mongoré que nous avons entendu ici au théâtre Paramount, vers 1937.

Pourtant, malgré la renommée qui l’y a précédé, Casséus s’est produit hier soir sur la scène de Port-au-Princien, devant 200 personnes, environ. Où était-il tout ce monde qu’on voit partout, sauf au concert? Monsieur de Chamfort proclamait que “la plus perdue des journées est celle où l’on n’a pas ri.” S’il vivait encore, nous lui demanderions de réviser sa sentence pour admettre et dire avec plus d’autorité que nous à un public hostile aux musiciens: “Depuis 35 ans que l’humanité gémit dans la douleur, n’ayant plus sa quiétude en face des atrocités de la guerre, la journée la plus perdue est celle où l’on n’a pas entendu la musique qui berce, console et incite à la paix.”

Marcel Salnave
Haïti-Journal 16 décembre 1944

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06.05.2006

Ernest Lamy

Les écouteurs de la H.H.3.W. ont applaudi, hier soir, le pianiste Ernest Lamy, dans un récital dédié au Président Vincent.

Ernest Lamy! Ce nom, de temps en temps, est imprimé dans nos journaux. Je connais personnellement les Lamy de Port-au-Prince qui sont tous gens aimables. J’ai connu l’ancien Juge Félix Lamy, de regretté mémoire, homme affable et doux et j’ai eu l’honneur d’être présenté il y a quelques temps à son épouse une personne très distinguée, musicienne par surcroît. Il ne me souvient pourtant pas d’avoir rencontrée nulle part ce tout jeune homme à l’air innocent, aux manières respectueuses, fils justement des époux Félix Lamy, et qu’on a conduit à moi, ce matin, pour être le pianiste qui a joué à la H.H.3.W, hier soir.

J’ai souvent regretté la sécheresse de mes chroniques; mais, jamais il ne m’est arrivé d’aussi éprouver le remords qui m’étreint à cette minute de ne pas présenter avec le lyrisme qui convient, ce garçon grand et maigre, rappelant étrangement le portrait qu’a fait Anatole France d’un poète errant, Albert Glatigny.

Ernest Lamy est âgé de 16 ans à peine. Voilà un jeune authentique qui ne ressemble nullement à ses semblables, les moins de 40 qui, dans leur vanité littéraire, se font saluer de jeunes par les amis afin d’atténuer leur insuffisance et leur “méchanceté” d’écrivains.

Lamy est réellement jeune, et parce qu’il est jeune, il a droit, je crois à toutes les indulgences. On passera sous silence les défauts d’une exécution non encore travaillée pour retenir le seul fait qui importe. Le programme n’était pas sans comporter des pièces difficiles quant à l’interprétation. Même on peut dire que la grande polonaise de Chopin, qu’il joua assez bien, est de la dernière difficulté.

Qu’à une époque où la jeunesse est si portée vers les jouissances faciles, Ernst Lamy ait délaissé les amusements de son âge pour s’adonner à l’étude patiente et élevée de l’art, il faut croire que ce garçon de 16 ans a déjà des besoins esthétiques et moraux auxquels on aurait tort de ne pas lui permettre de satisfaire un jour. Moi qui sens continuellement les douleurs persistantes de la vocation manquée, je fais le vœu qu’une bourse d’étude à l’étranger soit accordée à notre jeune compatriote.


Marcel Salnave
Haïti-Journal 14 novembre 1940

22:15 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

19.03.2006

Le talent de Tapia-Caballero

Nous aimerions, quand nous écrivons que Tapia-Caballero est un excellent pianiste, que le lecteur saisisse l’accent de sincérité que nous mettons dans ce jugement sans oublier toutefois, qu’un bon instrumentiste n’est pas forcément un génial interprète. L’ école crée l’un, l’expérience et la carrière forment l’autre. L’artiste chilien arrivera-t-il à prendre place parmi les “étoiles”, ceux-là que la critique appelle justement les grands interprètes, à cause de la pensée qu’ils se font fort de dégager immanquablement des oeuvres inscrites au répertoire universel? C’est là une question à laquelle le temps permettra de répondre, et seulement si le jeune pianiste consent à se libérer des préjugés de l’école, au bénéfice d’une certaine personnalité qu’on gagne toujours à affirmer.
Car, il n’est plus possible, en présence de tant de célébrités affluant actuellement sur la scène artistique et que la Radio et les disques présentent au monde entier, il n’est plus possible de s’élever à un rang remarquable, sans la marque distinctive d’une grande originalité. Les méthodes ont fait un tel progrès et la technique de l’instrument s’acquiert avec tant d’aisance, aux grands centres d’enseignements, que les artistes moyens ne se comptent plus. Il faut donc à ceux-là qui aspirent à une réputation mondiale, en même temps que le concours des dons natifs, la volonté de mettre ces dons en évidence.
Pourquoi Tapia-Caballero, un esprit si ouvert à l’intelligence musicale, s’obstine-t-il à rester dans les milieux de l’école? Il en est résulté, malheureusement pour lui, qu’il interprète Beethoven avec une certaine mièvrerie - de quoi bien des auditeurs peuvent, non sans raison, être choqués. On s’en est aperçu à l’exécution de la Sonate No3, opus 31, dont le “Presto”, pour ne nous arrêter qu’à cette partie, n’a pas eu toute l’impétuosité à laquelle on était en droit de s’attendre, d’autant que Beethoven a souligné son “con fuoco...” A l’audition de toute autre Sonate du dieu allemand, on ne serait pas surpris de regretter le même dommage; car, le jeu de Caballero, quant à ces pièces, dont la parfaite interprétation repose sur la haute conception que le pianiste doit avoir de l’art beethovénien, se ressent trop des préceptes de la tradition italienne d’une exécution régulière, serrée de la ligne sonore, s’opposant à tout effet exagéré de style. Aussi, avec quelle grâce et quelle simplicité ce virtuose n’interprète pas Scarlatti? Caballero conviendra avec nous qu’on ne saurait y aller de même s’agissant du romantisme de Beethoven, où tout est grand, grave, majestueux, quand ce n’est pas un souffle impétueux qui bouleverse les êtres.
Ces quelques mots sur le pianiste chilien que nous avons entendu, pour la première fois, samedi soir, au Cercle Bellevue, résument l’essentiel de ce que nous dirions plus longuement si le moment s’y prêtait mieux. Nous avons, à dessein, renoncé aux clichés battus de “doigts agiles”, “d’instrument qui n’a plus de secret pour ce maître du clavier” etc... puisqu’il est entendu que sans une technique propre, nul musicien ne peut oser interpréter pour le grand public les maîtres tels que Chopin, Debussy, Albeniz, de Falla (qui figuraient aussi au programme, outre Scarlatti et Beethoven), avec cette clarté et cette simplicité qui sont la caractéristique du talent pianistique de Tapia-Caballero.
Tapia-Caballero n’a pas eu un succès de foule, dû sans doute aux troubles politiques que connaît notre capitale, actuellement. Mais, l’auditoire, assez nombreux, malgré tout, était à la hauteur de l’artiste. Et c’est pour nous l’occasion d’adresser nos remerciements et nos félicitations au distingué Représentant du Chili à Port-au-Prince et la charmante Madame Martinez, de nous avoir procuré le plaisir d’applaudir l’un des bons artistes de leur noble pays.

Marcel Salnave
Haïti-Journal 18 mars 1946

22:05 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

Tapia Caballero

Nous demandons une minute de diversion à la politique. Un virtuose de grande renommée, M. Tapia Caballero, pianiste de nationalité chilienne, nous visite, en pleine époque révolutionnaire. Quelques cruciaux que soient, pour nous les problèmes politiques du jour, il y aurait mauvaise grâce à ne pas réserver à ce charmant messager de l’art l’accueil qu’il mérite. Nous ne devons pas oublier que les artistes, dans tous les temps et dans tous les milieux, ont toujours été généreux envers les masses. De Beethoven à Toscanini, pour rester sur le terrain musical, il est impossible de trouver un seul qui n’ait pas manifesté en faveur des idéaux démocratiques. Aussi, les peuples opprimés savent-ils, à l’occasion, leur en tenir compte. La faveur insigne dont jouissaient les artistes en Russie, au fort de la Révolution Communiste, a montré que l’Art n’a point perdu de son prestige. Après avoir aidé à la renaissance des vieux pays, il s’est associé aux généreux élans du vingtième siècle avec une ardeur qui n’a d’égale que la ferveur qu’il met à apaiser les hommes dans la tourmente.
Car, l’art est essentiellement humain et reflète, par cela seul, les tendances de l’humanité. C’est en vain qu’un Valéry, un Picasso ou un Stravinsky recourent à l’invention sans ingérence de sentiments ou même simplement de pensées littéraires ou autres; et l’on peut douter de cette séparation que suggèrent les sentences valériennes, avec d’autant plus de raison qu’il est permis de croire à la présence d’une pensée humaine, dans tout ce que l’homme produit de réellement viable, pensée que les êtres de même culture découvrent, tôt ou tard.
Dans un large tour d’horizon, l’excellent pianiste qu’est Tapia Cabalero va nous permettre de découvrir ce fond humain dans quelques partitions choisies parmi les oeuvres les plus distantes par la forme technique.

Marcel Salnave
Haïti-Journal 16 mars 1946

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