01.11.2006

Les cœurs délaissés

J’ai parcouru notre métropole durant ces deux jours du souvenir. Quelle affluence et quelle ferveur! Joie et tristesse, les visages, à nos yeux du moins, prenaient toutes sortes d’aspects à la fête des morts qui pouvait bien aussi – ma foi! – être celle de bien des vivants. Cette pensée surtout me vint continuellement comme une obsession, durant ma visite aux morts. Et sans que je susse pourquoi, je me surpris à envier les défunts, en disant tout bas ces vers de Léon Laleau, marqués au coin de la plus tendre ironie:

“Tout le jour les visages pâles
Se sont penchés vers les tombeaux
Et leurs soupirs et leurs sanglots
Ont brui parmi les pétales.


Des lèvres, tremblantes d’amour
Ont dit de très lentes prières,
Afin qu’en l’éternel séjour,
Leur vie, aux morts, soit moins amère.


Et nul cependant n’a pensé
Que, plus morts que les morts eux-mêmes,
Les cœurs par d’autres délaissés,
Ont aussi besoin qu’on les aime.


Ainsi des âmes que l’amour
Peut-être a, pour toujours, broyées,
Ont gardé, même en ce grand jour,
L’aspect des tombes oubliées.”


Marcel Salnave
Haïti-Journal 4 novembre 1940

15.10.2006

"Dessalines le Grand est un bloc"

Parlons peu...

Nous avons tous le respect de la mort. Mais, le respect des morts – ce qui n'est pas tout à fait la même chose – ne subsiste qu'avec le souvenir des êtres disparus ou ce qui est tout à fait la même chose – la croyance en la persistance de la vie. Monsieur Renan disait que "les esprits envolés de cette terre s'assemblent aux Champs Elysées, selon leurs goûts et leurs affinités." Aussi, avec quelle religieuse émotion n'a t-il pas dédié sa vie de Jésus à l'âme pure de sa sœur Henriette" dont il avait gardé un souvenir vivace.
Je m'excuse d'imprimer aujourd'hui un ton inaccoutumé à ma chronique. Mais j’ai assisté, hier matin, à une des plus importantes manifestations du souvenir. Le gouvernement faisait célébrer un service funèbre à l’occasion de l’anniversaire de la mort de Jean-Jacques Dessalines. La foule, plus nombreuse que jamais, avait littéralement rempli la Basilique Notre Dame et quand eut fini la cérémonie religieuse, avec le même enthousiasme, elle s’était rendue à la statue de l’Empereur, au Champs de Mars, pour des démonstrations patriotiques. Et tout cela m’a remué l’être jusqu’au doute...
Combien je voudrais pouvoir affirmer que nous avons réellement communié dans une même pensée de repentir! Combien j’eusse aimé que ce témoignage de reconnaissance que, chaque année, le gouvernement invite la nation à rendre au Grand Chef haïtien, ne soit pas un acte banal, une simple manifestation artificielle à nos propres yeux mais bien un moment, une minute de foi sincère en les mânes de l’aïeul!
“Dessalines le Grand est un bloc!” Le président Vincent, en empruntant le mot célèbre pour l’appliquer à l’Empereur, dictait par-là l’attitude toute de foi et de respect qu’il importe à nous haïtiens d’avoir envers le père de notre Indépendance. L’action dessalinienne doit être placée au-dessus des contingences et des passions et, véritablement, l’histoire devrait se garder de la commenter. Il faut accepter Dessalines avec ses défauts et ses vertus; croire que ce pays qu’il nous a légué est son oeuvre, une oeuvre inachevée, sans doute, mais que les héritiers ne pourront eux-mêmes parfaire que s’ils y mettent l’esprit de suite nécessaire.

Marcel Salnave
Haïti-Journal 18 octobre 1940

27.09.2006

La musique de chambre américaine

Codolban, que nous sommes maintenant dispensés de présenter avec ses titres, puisque ce seul nom éveille à l'esprit ce que l'art pianistique contient de sûreté, d'habileté, de correction, en un mot, a exécuté, jeudi soir, au "Rex", son programme annoncé de musique américaine.

Ce concert, une des plus remarquables fêtes artistiques organisées jusqu'ici dans le cadre des relations culturelles Haïtiano-Américaines, a eu lieu comme on le sait sous les auspices du Bureau de Coordination. Jointe aux mérites incontestables de l'artiste roumain et à l'anxiété chez la plupart d'entendre une musique neuve, à peine connue dans notre milieu, cette circonstance devait attirer, pour le bonheur de Codolban, un public nombreux autant que distingué. La musique de chambre américaine ne saurait se révéler, dans de meilleures conditions, à notre grand public.
Est-elle belle et normale, cette musique? Si l'on s'en tient uniquement aux applaudissements, on dirait que le choc n'a pas été violent qu'à dû avoir provoqué une expression assez distante, pourtant, de celle qui, de tradition, s'adresse à l'âme de notre public. De vrai, en exeptant Mac Dowel chez qui persiste l'influence romantique: "Improvisation", "Impromptu", malgré l'utilisation, par instant, de la couleur locale: "Song", "Moonshine", où s'accuse un rythme syncopé, sans doute ce "jazz-time" qui est à la base de la musique spécifiquement américaine, les partitions que nous avons entendues, jeudi soir, sont d'une facture ultra-moderne.
Nous voulons dire par-là que, outre une abondance de rythmes qui est la marque distributive non seulement de la musique étatsunisienne, mais de toute la musique du nouveau continent, les procédés artistiques, du moins des compositeurs qu'on nous a présentés, s'inspirent profondément de la doctrine des Satie, des Stravinski pour qui "un son est une matière, un matériau, un bloc de pierre, une forme d'existence qui doit se suffire à elle-même." D'où, si nous avons bien compris cette formule d' "art pur", exclusion des moyens expressifs qu'offre l'école romantique et même le classicisme: "The Mosquito", Fred Loewe, "Joyancy", Edward Royce.

Cette remarque ne nous porte pas à conclure que la musique américaine n'est pas belle. Mais, il semble que pour l'apprécier à sa juste valeur, on doive se placer sur un terrain spécial. Par exemple, ce "Sherzo humoristique" de Aaron Copland (sous-titre: le chat et la souris) d' une allure si drôle! Il est clair que cette pièce exprime une pensée, mettons: le chat qui rencontre la souris, qui la cajole, se livre à mille petits jeux innocents avec la pauvre victime jusqu'au moment de la manger. Encore deux ou trois petits accords d'une bizarre résonance, après la description qu'on suppose (est-ce qu'une marche funèbre pour une souris a besoin d'exprimer quoique ce soit?) et c'est tout. De l'esprit, rien que de l'esprit. Mais pour peu qu'on comprenne et accepte l'intention de l'auteur, cette pièce amuse. Là-dessus, Copland est d'accord avec Jean Cocteau: "La musique doit avant tout amuser", ce mot pris dans le sens d'exciter le rire, la gaieté. Voilà donc un point de vue. Pour d'autres, la musique, la musique de chambre en particulier, est un apaisement. Elle doit être un appel aux sentiments. Elle s'adresse au coeur:
"Faites-moi entendre une douce harmonie
"Qu'au lieu de comprendre je n'ai qu'à sentir".

Tout au plus, au coeur et à l'intelligence: telle la musique romantique, voire l'impressionisme de Debussy, mais, pas à l'esprit tout seul. Voilà un autre point de vue.

En dehors de ces considérations qui placent un critique désirant être impartial entre l'enclume et le marteau, il importe de tenir compte de l'éducation musicale de chacun. Car il est vrai qu'on finit par aimer la musique qu'on entend constamment. Dans son si beau livre "La religion de la musique", Camille Mauclair rapporte cette expérience personnelle: "Il m'est échu cette bonne fortune, assez rare, d'atteindre l'âge de dix-huit ans, ayant entendu constamment de la musique classique et ne soupçonnant point qu'il en pût exister une autre. Parmi quelques mélomanes, parents ou amis intimes, fervents de la musique de chambre, j'ai été si bien habitué à Bach, Beethoven, Haydn, Cluck, Rameau, que je ne concevais pas que l'art des sons pût être employé à des fins différentes. C'était là pour moi non seulement de la musique belle et normale, mais la seule; en sorte que lorsque je connus l'autre, l'opéra, l'opérette, la musique légère, mélodramatique ou joviale, j'éprouvai la surprise bizarrement désagréable, d'une laideur, d'un désordre, d'un vacarme incompréhensible, d'une sorte de caricature perverse de la musique à la quelle j'étais accoutumé et considérai tout cela comme un peu je considère aujourd'hui l'épilepsie des "fauves" des cubistes, en songeant à Tintoret, à Rembrant ou à Watteau."

Arrêtons-nous à ce témoignage d'importance, pour ne condamner qui que ce soit, à l'égart de ses goûts artistiques. Pourtant, connaissant assez, sous ce rapport, les tendances de notre milieu, nous croyons que la musique américaine a peu de chance de succès sur notre scène.
Remercions, quant à nous, le pianiste Codolban ainsi que le Bureau de Coordination de nous avoir donné l'opportunité d'apprécier, dans une certaine mesure, un art qui met en face de nouveaux horizons. Les profanes peuvent être catégoriques dans leur choix mais un fervent, si modeste soi-il, se doit d'accepter, avec reconnaissances, toutes les offrandes.

Marcel Salnave
Haïti-Journal, 28 décembre 1944