06.11.2006

La question de l'huile (3)

Nous avons dit que la rareté de l’huile créait un nouveau problème pour le pays et ayant, là-dessus, considéré avec toute la réserve qui convient, le point de vue des huileries, nous sommes sûr de n’avoir blessé aucune susceptibilité.

Dans une précédente chronique, nous écrivions que les Banques ne devaient pas rester étrangères à la situation et nous laissions entendre que leur appui, probablement, seraient demandé pour permettre aux usines de reprendre leurs activités.

Nous avions en vue l’hypothèse où l’on serait dans l’impossibilité, faute de capitaux, d’acheter le coton seulement pour le besoin des huileries, l’exportation de la fibre devant attendre une éclaircie en Europe – sinon la fin de la guerre.

Mais, si nos informations sont exactes, les sociétés intéressées sont loin d’être au-dessous de la situation. L’une d’elle serait prête à prendre toute la récolte – soit 15,000 à 20,000 balles – sur une base ne devant pas excéder un total de $600,000.00 dont elle peut disposer aisément; mais, cela fait supposer un prix dérisoire pour le producteur. Leur attitude donc est toute de commande. Elles voudraient tirer de cette situation – laquelle comporte ces gros ennuis, nous n’en disconvenons pas, sans avoir pourtant tous ces risques que l’on exagère à l’envi – le maximum de profit. Dans ces conditions, on cesse d’être ces industriels travaillant avec l’arrière pensée de créer un peu de bien-être dans le pays et d’y promouvoir le progrès – crédit que nous avons toujours fait à ceux qui investissent leurs capitaux chez nous – pour devenir des profiteurs.

L’un de nos collaborateurs, M. Clovis Charlot, particulièrement renseigné sur la matière, pour avoir longtemps étudié ces questions à Damien, est revenu avec des notes alarmantes d’une enquète dans le Département de l’ Artibonite. Charlot écrit dans ses “Perspectives” d’hier, que le coton se vend dans la plaine et au Plateau Central, à neuf centimes de gourde les deux livres. C’est incroyable. il n’est pas de situation, si désastreuse qu’elle soit, pouvant justifier une telle baisse. Les huileries confrontent, il est vrai, de grandes difficultés. Le fait de ne pas pouvoir exporter le coton les gênera infiniment, et l’on comprend qu’elles hésitent devant le problème résultant pour elles de l’immobilisation de la fibre, ou de la valeur qu’elle représenterait. Mais, ce n’est pas une raison d’avilir (le mot n’est pas trop fort) une denrée nationale qui, dans certaines régions du pays, constitue l’unique soutien de l’habitant.

Agir ainsi, c’est dénier au paysan, tout droit à la vie. En tout cas, c’est méconnaître – à tort – qu’il a désormais ses défenseurs énergiques. (Pensée: Souvent on se repent d’avoir parlé, jamais de s’être tu. Plutarque)

La question de l'huile (2)

Il y a plusieurs son de cloche, dans cette affaire de rareté d’huile de cuisine, esquissée dans notre chronique d’hier.

Ainsi, nous avons reçu un billet non signé, où le correspondant anonyme déclare que la rareté est le fait des gros bonnets (il a entendu par-là les grands commerçants), qui ont vidé les usines et stocké l’article, afin de provoquer une hausse forcée du prix de l’huile. “Vous n’êtes pas sans savoir, écrit-il, que le prix de l’huile a été officiellement fixé depuis quelques deux ans. On voudrait faire échec à cette sage mesure du gouvernement.”

Personnellement, nous n’en croyons rien. Le simple bon sens permet de réfuter un tel argument qui semble, d’ailleurs, assez passionné. Pour stocker la production des usines ou même une partie de cette production susceptible de rapporter un gain appréciable par une hausse de prix, les commerçants devraient disposer d’un cash important – ce qui est douteux - ou jouir d’un chiffre de crédit élevé chez les fabricants. Or, depuis justement la fixation du prix de l’huile, les sociétés, perdant tout intérêt dans ces transactions commerciales ruineuses pour le consommateur auxquelles le public est quelques fois témoin, écoulent leur produits seulement contre cash. En outre, à cette époque de l’année, les stocks sont presque toujours épuisés, et c’est le temps aussi où la matière première s’offrant à elles, les huileries reprennent leurs activités. 

Peut-être, quelques commerçants intelligents, pressentant les difficultés qui se sont présentées ces jours-ci, auraient-ils acheté au-delà des besoins de leur clientèle, afin de bénéficier, à un moment donné, du jeu de l’offre et de la demande. Mais, cela n’aurait pu se réaliser que sur une échelle insignifiante.

Ce qui est certain, c’est que d’ici peu il n’y aura pas un bidon d’huile sur notre place, et en province aussi, probablement. Certes les conséquences du point de vue gastronomique, n’en seront pas tragiques – loin de là – car les fabriques d’outre-mer recommenceront à fournir leur “cottolène”. Mais, notre industrie va connaître un arrêt. Et ce sera un grand dommage, au point de vue économique.

Marcel Salnave
Haïti-Journal 8 février 1941

La question de l'huile (1)

Voulez-vous un exemple de question d’intérêt général? La question de l’huile de cuisine qui est, d’ailleurs de fabrication nationale, intéresse:
1) le peuple, en ce qu’elle entre dans l’alimentation quotidienne des 90%, pour le moins de notre population – j’entends, naturellement, la population qui peut se nourrir assez sainement;
2) l’habitant, dont le coton se vend aisément et, par conséquent, à un prix appréciable quand les usines peuvent travailler à plein rendement;
3) les usines elles-mêmes, dont deux à Port-au-Prince et une à St Marc emploient en temps normal, une main d’œuvre notoire;
4) le fisc qui perçoit une taxe interne sur le net produit des huileries atteignant Gdes 225,000.00 environ.

La question de l’huile, en vérité, n’est pas terre à terre et loin de sentir la graisse, comme on pourrait le croire, a autant sinon plus de prestige que n’importe quel autre problème du milieu.

Ces jours-ci, disons-le, elle préoccupe particulièrement le gouvernement. La guerre, ainsi qu’on le sait, a provoqué la fermeture du principal débouché pour notre coton, soit le marché européen. Quand cette denrée était exportée facilement, nos usines pouvaient montrer une grande activité, car, les deux entreprises; exportation du coton machiné et fabrication de l’huile de coton et d’autres succédanés de la mantègue sont des industries ici qui se complètent. Or, il est arrivé que, à cause du blocus des ports européens par la flotte anglaise et l’impossibilité pour l’Angleterre, à son tour, de prendre notre coton, il est arrivé, dis-je, que nos huileries connaissent des difficultés presque insurmontables.

Il leur faudrait, pour fonctionner régulièrement, acheter le coton dont les fibres devraient rester en dépôt, en attendant la possibilité de les exporter, tandis que les graines serviraient à la fabrication de l’huile.

Combien de temps dureraient une telle opération? Autant que la guerre elle-même, peut-on répondre. Mais, en attendant, les sociétés disposeraient-elles de suffisamment de fonds ou jouiraient-elles d’un crédit assez important pour le renouvellement de cette transaction, aussi longtemps que ce serait nécessaire?

Toute la question est là. La B.N.R.H. et la Banque Royale du Canada – puisqu’elles sont nos seuls établissement de crédits – ne devraient pas rester étrangères à ce grave problème. Jusqu’à ce qu’une solution y soit trouvée, les usines retardent leurs activités – et cela se conçoit. Ce retard a occasionné la rareté subite de l’article qui est, par surcroît, de première nécessité. Et une fois de plus, il apparaîtrait que nous subissions les conséquences de la guerre autant que les belligérants eux-mêmes.

Marcel Salnave
Haïti-Journal, 7 février 1941