25.11.2006
Pour un "push' au profit de l'industrie nationale
Au magasin Simon Vieux, samedi soir, parmi les jambonneaux, les saucissons et cent autres victuailles provocant le palais.
Permettez-moi d’apprécier.
On apporte deux morceaux de saucisson au sympathique commerçant demeuré le plus fin des gourmets, malgré son grand âge. Il les examine comme pour en juger à la simple apparence; puis, les ayant savourés, l’un après l’autre:
_ “Allons! conclut-il, avec autorité, la différence n’est que dans le prix.”
De quels saucissons s’agissait-il, je ne saurais exactement le dire. Toujours est-il que la sentence de l’aimable père Simon Vieux, car ainsi qu’on l’aura deviné, c’était bien lui l’arbitre, fit surgir devant moi les promesses du Centre d’Apprentissage.
Voilà bien trois mois que fonctionne ce nouvel établissement, et ses produits paraissent jusqu’ici défier sans réclame aucune, les préparations similaires d’origine étrangère. Quand notre charcuterie se sera suffisamment développée pour couvrir tous les besoins de la consommation du pays, du moins sous le rapport de la viande, un grand pas aura été fait tant dans le domaine économique que du point de vue de l’hygiène. D’un côté, en effet, d’énormes avantages résulteront pour nous de la totalité de la main d’œuvre, de l’extension de l’élevage et des gains de l’entreprise elle-même qui est bien, celle-ci, exclusivement haïtienne; tandis que, d’autre part, nous serons assurés d’absorber un aliment sain.
Mais, pour tirer de cette industrie naissante tous les avantages escomptés, il est bon que la clientèle haïtienne rejette ses préjugés, préjugés qui consistent à ne point quitter la marque qu’on a adopté une fois. Jamais formule n’a eu tant de succès en Haïti: “l’essayer, c’est l’adopter.” On dirait que nos goûts n’ont pas changé. Depuis cent ans, ce sont les mêmes fabriques de lard, de beurre, de conserves, etc... qui nous desservent. Pourtant des produits de même nature, “supérieurs” aussi, à tous les points de vue, se sont offertes à la consommation. Voici, aujourd’hui, le bacon, la mantègue, le jambonneau du Centre d’Apprentissage, qui sont des aliments sains tout en ayant également la vertu de flatter les palais les plus délicats: “la différence n’est que dans le prix.” C’est à dire que les produits de notre Charcuterie coûtent moins cher. Allons-nous les adopter, dans notre intérêt particulier et dans celui général du pays?
Mais , où vous ai-je conduits, distingués lecteurs? Oh! du noble symbolisme de Cl. Magloire fils à la cuisine. Qu’importe! Je descendrais dans la boue, pour un “push” au profit de l’industrie nationale.
Marcel Salnave
Haïti-Journal 4 février 1941
10:43 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
18.11.2006
Aimez-vous la pluie?
La pluie, pendant toute une nuit et toute une journée et pendant toute une nuit encore, est tombée sur notre bonne ville, y faisant régner un peu de fraîcheur après tous ces mois de chaleur dont, en vérité, on avait assez.
Aimez-vous la pluie?
Qui n’aime pas la pluie?
Il y a des gens qui n’aime pas la pluie. Le temps, de dimanche à aujourd’hui, aura donc fait des mécontents, parmi lesquels il faudrait surtout ranger les femmes. Là-dessus, j’ai entendu les propos d’une charmante personne.
“Quel temps de chien! Je déteste la pluie.”
Cette personne-là, assurément, n’a pas de sensibilité et, entre nous, je doute que son âme ait été façonnée aux strophes de Verlaine. Car, comment ne pas aimer le bruit sempiternel des gouttes d’eau sur les toits?...
Sans doute, chacun a sa manière et peut-être aussi ses raisons propres de sentir. Ainsi, tandis que je me réjouis du temps pluvieux, à cause de cette tristesse, de cette “langueur” qu’il met dans mon cœur, il ne me paraîtrait pas étrange que la pluie provoque, au contraire, une sorte d’exultation chez les enfants; augmente l’espoir du cultivateur dont le champs va verdir; suscite l’ambition du chauffeur de ligne, qui sait que le trafic sera prospère.
Mais, de grâce, ne disons pas que la pluie est détestable et laissons qu’elle tombe.
Marcel Salnave
Haïti-Journal, 8 octobre 1940
09:52 Publié dans D'intérêt Général | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note
12.11.2006
La famille Canez en concert
Dans “La Religion de la Musique”, M. Camille Mauclair écrit en marge de J.S.Bach: “Il m’est échu cette bonne fortune, assez rare, d’atteindre l’âge de dix huit ans, ayant entendu constamment de la musique classique et ne soupçonnant point qu’il en pût exister une autre.”
Bien que l’auteur nous conduise d’une main sûre à travers les méandres de l’art et que ces observations critiques soient marquées au coin du goût le plus heureusement formé, je n’oublierai pas que “La Religion de la Musique” est avant tout un livre d’exaltation où il était permis de n’assigner aucune limite à l’exagération. Je n’irai pas jusqu’à dire, même fort de l’autorité d’un Camille Mauclair, que la forme classique est la seule expression de la musique. Mais, je suis également un exalté. J’adore les classiques avec la foi d’un croyant. Je ne puis revenir d’une audition de Bach – Bach qui a été surnommé le bâtisseur des cathédrales sonores – sans garder l’âme fermée longtemps à toute nouvelle sollicitation, tel le pécheur qui retrouverait le chemin de l’Eglise après s’en être éloigné.
Le choral de Bach: “Si un jour je dois m’en aller” où passe un long souffle mystique, interprété avec maîtrise et une ferveur incomparable par le pianiste Jeagerhuber qu’on n’appelle plus que le professeur, tant il est imprégné des classiques, m’a tellement subjugué l’être que je ne sais plus parler de cette vraie séance d’art offerte hier soir, à Paramount, par le groupe: Mme Valério Canez, soprano; Mme Fritz Dupuy, piano; (accompagnement); M. Valério Canez, violon; Professeur Jeagerhuber, piano (solo et accompagnement.)
Heureusement, ces musiciens sont déjà avantageusement connus. Il sera suffisant de constater qu’ils continuent de grandir en prestige dans le domaine resplendissant de l’art qu’ils n’ont point abandonné. Dans “Message”, revue de MM.Morisseau Leroy et Jules Blanchet dont la publication a été discontinuée, je vantais, il y a quelques mois, la technique et le beau timbre de Madame Valério Canez. Il est intéressant de noter que sa voix est restée toujours forte, bien qu’elle ait gagné en souplesse et en clarté. Ne peut-on se permettre d’affirmer, maintenant, que notre cantatrice gravit d’un pas alerte les degrés de la perfection?
Madame Fritz Dupuy, sœur aînée de Mme Canez (heureuse les familles musiciennes!) n’a voulu se produire que dans quelques partitions d’accompagnements. La parfaite aisance qu’elle y montra cependant, jointe parfois à des élans sentimentaux, trahit un jeu délicat et nuancé qu’on aura, peut-être, l’occasion d’apprécier plus amplement, une prochaine fois.
Quand à notre violoniste Valério Canez, les succès hier soir ont bien couronné ses efforts. Il peut se réjouir d’être, désormais, au seuil d’une carrière qu’il a ambitionnée des sa plus tendre jeunesse.
Il faudrait encore revenir au professeur Jeagerhuber, parler de deux de ses œuvres: “Viens donc” (Chant avec accompagnement de violon et piano) et l’andante animoso, tiré de “Le voyageur”, qui ont figuré avec bonheur à côté des pièces de Puccini, Saint-Saens, Lalo, Pugnani, Kreisler, j’en passe, que contenait encore le magnifique programme. Il faudrait aussi remercier ces artistes; dire combien le public est parti enchanté de ce concert qui fera date dans nos annales artistiques; montrer combien dans leur sphère d’action, ces dames et ces messieurs travaillent à former le goût de notre société. Mais, il faut surtout que je m’arrête. J’ai pris déjà plus que la petite colonne qui m’est accordée, parcimonieusement.
Notre bon Directeur me le pardonnera, sans doute. Il sait que je déborde, dès qu’il s’agit de musique.
Marcel Salnave
Haïti-Journal 6 décembre 1940
18:10 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note

