25.11.2006
Pour un "push' au profit de l'industrie nationale
Au magasin Simon Vieux, samedi soir, parmi les jambonneaux, les saucissons et cent autres victuailles provocant le palais.
Permettez-moi d’apprécier.
On apporte deux morceaux de saucisson au sympathique commerçant demeuré le plus fin des gourmets, malgré son grand âge. Il les examine comme pour en juger à la simple apparence; puis, les ayant savourés, l’un après l’autre:
_ “Allons! conclut-il, avec autorité, la différence n’est que dans le prix.”
De quels saucissons s’agissait-il, je ne saurais exactement le dire. Toujours est-il que la sentence de l’aimable père Simon Vieux, car ainsi qu’on l’aura deviné, c’était bien lui l’arbitre, fit surgir devant moi les promesses du Centre d’Apprentissage.
Voilà bien trois mois que fonctionne ce nouvel établissement, et ses produits paraissent jusqu’ici défier sans réclame aucune, les préparations similaires d’origine étrangère. Quand notre charcuterie se sera suffisamment développée pour couvrir tous les besoins de la consommation du pays, du moins sous le rapport de la viande, un grand pas aura été fait tant dans le domaine économique que du point de vue de l’hygiène. D’un côté, en effet, d’énormes avantages résulteront pour nous de la totalité de la main d’œuvre, de l’extension de l’élevage et des gains de l’entreprise elle-même qui est bien, celle-ci, exclusivement haïtienne; tandis que, d’autre part, nous serons assurés d’absorber un aliment sain.
Mais, pour tirer de cette industrie naissante tous les avantages escomptés, il est bon que la clientèle haïtienne rejette ses préjugés, préjugés qui consistent à ne point quitter la marque qu’on a adopté une fois. Jamais formule n’a eu tant de succès en Haïti: “l’essayer, c’est l’adopter.” On dirait que nos goûts n’ont pas changé. Depuis cent ans, ce sont les mêmes fabriques de lard, de beurre, de conserves, etc... qui nous desservent. Pourtant des produits de même nature, “supérieurs” aussi, à tous les points de vue, se sont offertes à la consommation. Voici, aujourd’hui, le bacon, la mantègue, le jambonneau du Centre d’Apprentissage, qui sont des aliments sains tout en ayant également la vertu de flatter les palais les plus délicats: “la différence n’est que dans le prix.” C’est à dire que les produits de notre Charcuterie coûtent moins cher. Allons-nous les adopter, dans notre intérêt particulier et dans celui général du pays?
Mais , où vous ai-je conduits, distingués lecteurs? Oh! du noble symbolisme de Cl. Magloire fils à la cuisine. Qu’importe! Je descendrais dans la boue, pour un “push” au profit de l’industrie nationale.
Marcel Salnave
Haïti-Journal 4 février 1941
16:43 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
06.11.2006
La question de l'huile (3)
Nous avons dit que la rareté de l’huile créait un nouveau problème pour le pays et ayant, là-dessus, considéré avec toute la réserve qui convient, le point de vue des huileries, nous sommes sûr de n’avoir blessé aucune susceptibilité.
Dans une précédente chronique, nous écrivions que les Banques ne devaient pas rester étrangères à la situation et nous laissions entendre que leur appui, probablement, seraient demandé pour permettre aux usines de reprendre leurs activités.
Nous avions en vue l’hypothèse où l’on serait dans l’impossibilité, faute de capitaux, d’acheter le coton seulement pour le besoin des huileries, l’exportation de la fibre devant attendre une éclaircie en Europe – sinon la fin de la guerre.
Mais, si nos informations sont exactes, les sociétés intéressées sont loin d’être au-dessous de la situation. L’une d’elle serait prête à prendre toute la récolte – soit 15,000 à 20,000 balles – sur une base ne devant pas excéder un total de $600,000.00 dont elle peut disposer aisément; mais, cela fait supposer un prix dérisoire pour le producteur. Leur attitude donc est toute de commande. Elles voudraient tirer de cette situation – laquelle comporte ces gros ennuis, nous n’en disconvenons pas, sans avoir pourtant tous ces risques que l’on exagère à l’envi – le maximum de profit. Dans ces conditions, on cesse d’être ces industriels travaillant avec l’arrière pensée de créer un peu de bien-être dans le pays et d’y promouvoir le progrès – crédit que nous avons toujours fait à ceux qui investissent leurs capitaux chez nous – pour devenir des profiteurs.
L’un de nos collaborateurs, M. Clovis Charlot, particulièrement renseigné sur la matière, pour avoir longtemps étudié ces questions à Damien, est revenu avec des notes alarmantes d’une enquète dans le Département de l’ Artibonite. Charlot écrit dans ses “Perspectives” d’hier, que le coton se vend dans la plaine et au Plateau Central, à neuf centimes de gourde les deux livres. C’est incroyable. il n’est pas de situation, si désastreuse qu’elle soit, pouvant justifier une telle baisse. Les huileries confrontent, il est vrai, de grandes difficultés. Le fait de ne pas pouvoir exporter le coton les gênera infiniment, et l’on comprend qu’elles hésitent devant le problème résultant pour elles de l’immobilisation de la fibre, ou de la valeur qu’elle représenterait. Mais, ce n’est pas une raison d’avilir (le mot n’est pas trop fort) une denrée nationale qui, dans certaines régions du pays, constitue l’unique soutien de l’habitant.
Agir ainsi, c’est dénier au paysan, tout droit à la vie. En tout cas, c’est méconnaître – à tort – qu’il a désormais ses défenseurs énergiques. (Pensée: Souvent on se repent d’avoir parlé, jamais de s’être tu. Plutarque)
20:50 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
La question de l'huile (2)
Il y a plusieurs son de cloche, dans cette affaire de rareté d’huile de cuisine, esquissée dans notre chronique d’hier.
Ainsi, nous avons reçu un billet non signé, où le correspondant anonyme déclare que la rareté est le fait des gros bonnets (il a entendu par-là les grands commerçants), qui ont vidé les usines et stocké l’article, afin de provoquer une hausse forcée du prix de l’huile. “Vous n’êtes pas sans savoir, écrit-il, que le prix de l’huile a été officiellement fixé depuis quelques deux ans. On voudrait faire échec à cette sage mesure du gouvernement.”
Personnellement, nous n’en croyons rien. Le simple bon sens permet de réfuter un tel argument qui semble, d’ailleurs, assez passionné. Pour stocker la production des usines ou même une partie de cette production susceptible de rapporter un gain appréciable par une hausse de prix, les commerçants devraient disposer d’un cash important – ce qui est douteux - ou jouir d’un chiffre de crédit élevé chez les fabricants. Or, depuis justement la fixation du prix de l’huile, les sociétés, perdant tout intérêt dans ces transactions commerciales ruineuses pour le consommateur auxquelles le public est quelques fois témoin, écoulent leur produits seulement contre cash. En outre, à cette époque de l’année, les stocks sont presque toujours épuisés, et c’est le temps aussi où la matière première s’offrant à elles, les huileries reprennent leurs activités.
Peut-être, quelques commerçants intelligents, pressentant les difficultés qui se sont présentées ces jours-ci, auraient-ils acheté au-delà des besoins de leur clientèle, afin de bénéficier, à un moment donné, du jeu de l’offre et de la demande. Mais, cela n’aurait pu se réaliser que sur une échelle insignifiante.
Ce qui est certain, c’est que d’ici peu il n’y aura pas un bidon d’huile sur notre place, et en province aussi, probablement. Certes les conséquences du point de vue gastronomique, n’en seront pas tragiques – loin de là – car les fabriques d’outre-mer recommenceront à fournir leur “cottolène”. Mais, notre industrie va connaître un arrêt. Et ce sera un grand dommage, au point de vue économique.
Marcel Salnave
Haïti-Journal 8 février 1941
20:39 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
La question de l'huile (1)
Voulez-vous un exemple de question d’intérêt général? La question de l’huile de cuisine qui est, d’ailleurs de fabrication nationale, intéresse:
1) le peuple, en ce qu’elle entre dans l’alimentation quotidienne des 90%, pour le moins de notre population – j’entends, naturellement, la population qui peut se nourrir assez sainement;
2) l’habitant, dont le coton se vend aisément et, par conséquent, à un prix appréciable quand les usines peuvent travailler à plein rendement;
3) les usines elles-mêmes, dont deux à Port-au-Prince et une à St Marc emploient en temps normal, une main d’œuvre notoire;
4) le fisc qui perçoit une taxe interne sur le net produit des huileries atteignant Gdes 225,000.00 environ.
La question de l’huile, en vérité, n’est pas terre à terre et loin de sentir la graisse, comme on pourrait le croire, a autant sinon plus de prestige que n’importe quel autre problème du milieu.
Ces jours-ci, disons-le, elle préoccupe particulièrement le gouvernement. La guerre, ainsi qu’on le sait, a provoqué la fermeture du principal débouché pour notre coton, soit le marché européen. Quand cette denrée était exportée facilement, nos usines pouvaient montrer une grande activité, car, les deux entreprises; exportation du coton machiné et fabrication de l’huile de coton et d’autres succédanés de la mantègue sont des industries ici qui se complètent. Or, il est arrivé que, à cause du blocus des ports européens par la flotte anglaise et l’impossibilité pour l’Angleterre, à son tour, de prendre notre coton, il est arrivé, dis-je, que nos huileries connaissent des difficultés presque insurmontables.
Il leur faudrait, pour fonctionner régulièrement, acheter le coton dont les fibres devraient rester en dépôt, en attendant la possibilité de les exporter, tandis que les graines serviraient à la fabrication de l’huile.
Combien de temps dureraient une telle opération? Autant que la guerre elle-même, peut-on répondre. Mais, en attendant, les sociétés disposeraient-elles de suffisamment de fonds ou jouiraient-elles d’un crédit assez important pour le renouvellement de cette transaction, aussi longtemps que ce serait nécessaire?
Toute la question est là. La B.N.R.H. et la Banque Royale du Canada – puisqu’elles sont nos seuls établissement de crédits – ne devraient pas rester étrangères à ce grave problème. Jusqu’à ce qu’une solution y soit trouvée, les usines retardent leurs activités – et cela se conçoit. Ce retard a occasionné la rareté subite de l’article qui est, par surcroît, de première nécessité. Et une fois de plus, il apparaîtrait que nous subissions les conséquences de la guerre autant que les belligérants eux-mêmes.
Marcel Salnave
Haïti-Journal, 7 février 1941
20:30 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
20.09.2006
Ville sans commerce...
Ville sans commerce ville morte. La simple observation permet de vérifier la justesse de cette proposition qui est loin d’être une boutade, malgré sa forme lapidaire.
Beaucoup d’entre nous – disons les plus de trente – ont connu les villes de la province à leur époque de prospérité: Cap, Cayes, Jacmel, Petit-Goâve, Saint- Marc, pour ne citer que les plus importantes par rapport aux chiffres d’affaires, étaient des villes très animées avant la guerre de 1914. Si elles connurent un moment d’arrêt de 1914 à 1921 – conséquence justement de la guerre – c’était pour recommencer à prospérer à l’ombre d’une exportation intense de nos denrées, notre café en particulier, provoquée par les besoins d’après guerre. Sans doute, la lutte économique était ouverte – elle l’était déjà dès le conflit européen, comme je l’ai montré dernièrement – mais, cette politique foncièrement égoïste en quoi elle devait finalement dégénérer, n’avait pas encore érigé les innombrables restrictions contre lesquelles le monde a crié en vain.
Dès 1929, dû à cette politique qu’on peut même qualifier d’injuste, nos affaires n’ont fait que baisser, la crise s’appesantissait sur nos villes. L’une après l’autre, elles cessaient de s’animer, au fur et à mesure que diminuait la valeur de notre cacao, de notre campêche, de notre café (quand au coton, le charançon s’en était chargé), en attendant l’absence totale de débouché. Alors, nos villes, celles de l’intérieur comme nos ports, ont perdu successivement leur importance et jusqu’à leur prestige. L’exode vers Port-au-Prince, doit être attribué à la langueur du commerce dans les centres provinciaux.
Je prie de croire que je n’invente point. On n’a qu’à consulter les rapports officiels du Bureau du Représentant fiscal. Le commerce d’Importation et d’Exportation (si l’on excepte le mouvement heureusement créé dans certains ports par la figue-banane) des villes de la province est tellement bas qu’on se demande s’il n’y aurait pas lieu d’envisager la fermeture de certains ports. Mais, là-dessus, je ne tiens guère à insister. Il est tombé de ma plume – incidemment, il est vrai – un problème extrêmement important; important à tous les points de vue, et qu’on n’aurait vraiment pas le droit de traiter à la légère. Une autre fois, j’essaierai de l’aborder. Je rappelle simplement aujourd’hui, pour apaiser l’étonnement des uns et des autres, que Cuba, par exemple, n’a eu pendant longtemps qu’un ou deux ports ouverts, pas plus.
Port-au-Prince, grand port transitaire! Mais, que de questions cette hypothèse ne soulève-t-elle pas? On y reviendra.
Marcel Salnave
Haïti-Journal, 24 janvier 1941
04:40 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
02.08.2006
Un peuple ne meurt point
Si c’est pour le particulier, un truisme qui n’est pas bien démontré que la privation favorise le progrès, on ne peut nier, cependant, qu’une communauté privé d’aide et menacée de périr, finit toujours par vaincre ses difficultés, quelque tragiques soient-elles. Serait-ce parcequ’il est écrit qu’un peuple ne meurt point?
A ce sujet, il n’est pas besoin d’aller chercher ailleurs des faits propres à asseoir la conviction du lecteur. Des exemples tirés de notre milieu et plus convaincants par cela seul qu’on les a vécus s’offrent à tous, pour peu qu’on veuille se souvenir. Ainsi, ce n’est pas la première situation corsée que confronte la République. La guerre – puisque c’est bien elle la cheville ouvrière des malheurs de l’humanité, mit en face de nous, en 1914, un horizon bien plus sombre.
En 1914, nous n’avions aucune expérience de ces graves problèmes économiques dont nous semblions, d’ailleurs, mesurer à peine l’importance. Que nous importaient alors l’instruction publique, l’hygiène, le mieux-être, en un mot, de la masse? Le pays allait comme il pouvait. Quand il n’y avait plus un centime dans la caisse publique pour payer leur solde aux militaires, le gouvernement perdait pied et un autre lui succédait aux affaires, ainsi de suite. Nous venions à peine de rentrer dans l’ordre, sous l’occupation américaine, après une longue période d’insouciance semblable à celle décrite tout à l’heure, une longue période d’insouciance, dis-je, et de guerre civile ayant fait la ruine des cultivateurs et provoqué la désertion encore des champs. Aucun organisme bancaire, la douane, n’existait encore, pouvant permettre de lutter, dans une certaine mesure, contre la crise financière, tout au moins. Les appointements des employés publics n’étaient pas toujours payés. Quand à notre économie, elle s’était depuis longtemps effondrée. En 1914, nous n’avions pas Damien, cette puissante organisation appelée à diriger tôt ou tard, peut-être bientôt, l’économie nationale, et la barque allait véritablement à la dérive.
Ne parlons plus de l’Américain. En ce temps-là, il était surtout soucieux de consolider sa politique d’occupant. Eh! d’ailleurs, ayant à peine conclu son traité avec Haïti, il en assurait le point primordial: la pacification du pays. Et puis, l’emprunt ne vint qu’en 1922, soit plus de trois ans après la signature de la paix. Le commerce d’exportation avait déjà repris et nous n’étions pas loin de connaître l’abondance qui suit habituellement toute crise, pour ne pas dire que nous avions fini de manger la vache enragée.
Ajoutez à tout cela les inquiétudes patriotiques de l’époque... Une occupation étrangère qui s’étendait. Le peuple haïtien désemparé, pour ainsi dire, en face d’un autre qu’il ne comprenait pas ou qu’on lui avait appris à mal comprendre...
Voilà l’horizon de 1914-1918 dont le tour, quoique rapidement fait, donne une vision claire de la situation plus que tragique dans laquelle se débattait la République, il y a un quart de siècle.
Nous vainquîmes.
Marcel Salnave
Haïti-Journal 6 mars 1941
14:25 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
09.07.2006
Fort Lerebours
Lorsque – il y a une vingtaine d’années – on mit la pioche au fort Lerebours dont les vestiges, à l’entrée sud de Port-au-prince, obstruaient sans raison, comme aussi sans souci de l’urbanisme, la ligne droite qui, rejoignant la première avenue de Bolosse, se poursuit, monte, monte jusqu’à la découverte de la mer, des voix s’élevèrent avec véhémence pour protester contre ce qu’on appelait, alors, un sacrilège.
Je veux croire que cette indignation n’avait rien de sincère, au fond, et n’était qu’un prétexte de crier contre l’Occupation dont l’œuvre bonne sous bien des rapports (il convient en passant de rendre justice aux américains) ne devrait, ne pouvait, néanmoins, pas être encore appréciée par les haïtiens. D’ailleurs, notre attitude en cela, était toute classique. Tant, en effet, que le sol de la patrie est foulé en maître par l’étranger, l’occupé n’éprouve que des sentiments de haine et de révolte à l’endroit de l’occupant, et les actes d’une occupation ne sont loués, quand ils le méritent, qu’à la levée des troupes. Si une explication était recherchée des anciennes manifestations haïtiennes anti-américaines, il faudrait la trouver dans ce comportement obligatoire que je viens de rappeler, et qu’on peut noter tout au long de l’histoire du Droit des gens, depuis qu’il y a des peuples occupés et des peuples occupants.
Peut-être, s’était-on souvenu aussi des protestations de Paris contre les démolitions du baron Haussmann... Mais, je m’aperçois que je ne suis pas encore au premier mot de ma chronique.
Voici. A la banlieue anciennement dénommée “Fort Lerebours”, au local qu’occupait la scierie Simmonds, un capitaliste étranger, M. Weinreb, développe actuellement une des plus prometteuses industries du pays. Plus de cinq cents filles et jeunes femmes y vont tresser le jonc et des fibres de pite et de latanier. Ces tresses, réunies par milliers de mètres, sont expédiées aux Etats-unis, pour la confection de chapeaux et menus objet pour dames. il fut un temps où l’Italie, dans la paix que procurent l’art et le travail, offrait une agglomération de 40,000 italiennes pour le moins, préparant la paille tant vantée dans le monde; et cela m’enorgueillit que mes compatriotes soient jugées aptes à remplacer les filles claires aux cheveux de lin, sœurs de Béatrice.
N’est-ce point un grand dommage, pourtant, que cette nouvelle activité ne puisse nous appartenir toute entière? Qu’avait-on besoin de faire partager avec nous la main-d’œuvre? Les entrepreneurs ne pouvaient-ils pas faire installer ici-même la machinerie nécessaire à la fabrication de tout ce à quoi est destinée la paille tressée en Haïti?
J’entrevois le moment peut-être pas lointain où les bras ne suffiront pas, où 10,000, 20,000 femmes seront requises pour tresser la paille. Et j’éprouve comme un remords à songer que la main-d’œuvre ne sera pas cent pour cent indigène; que ces articles dont la matière première sera bien haïtienne ne porteront cependant pas la marque d’origine: “Made in Haïti”; que pas un centime des larges profits que cette industrie naissante est susceptible de rapporter, n’ira à l'Epargne haïtienne...
Marcel Salnave
Haïti-Journal 17 janvier 1941
18:00 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Le commerce extérieur (Suite)
Je faisais remarquer, récemment, que les sujets de préoccupation immédiats et angoissants de la guerre, en 1914, n’avaient pas eu la vertu de détourner des marchés mondiaux l’attention des grands pays belligérants. Au contraire, la lutte économique pour avoir été, momentanément, entravée n’était devenue que plus sournoise et ingénieuse. L’Allemagne dont la situation, à ce sujet, était particulièrement grave, fit montre d’une intelligence et d’une énergie incroyables. L’impossibilité de faire naviguer leurs bateaux dans les océans, mettait les fabricants allemands en danger de perdre tout contact avec leur clientèle d’outre-mer. Leurs représentants à l’étranger continuèrent, néanmoins, à recevoir les commandes et, chaque fois que cela était possible, ces commandes étaient soignées en pays neutres, par des maisons neutres. C’est ainsi, a-t-on rapporté, que l’on pouvait voir des produits vendus dans le monde, de marque allemande, mais fabriqués en fait en Suisse ou aux Etats-Unis, du moins, jusqu’à l’entrée de ce dernier pays dans le conflit.
C’est possible que la chose se produise aujourd’hui encore, et il ne serait pas surprenant d’apprendre, à la fin des événements sanglants qui désolent l’humanité, que le commerce du Reich avait pu, plus ou moins se maintenir à l’extérieur malgré le blocus.
Que constatons-nous, d’ailleurs, actuellement? Des ressortissants allemands, chassés par le gouvernement de leur pays, il est vrai, mais restés allemands malgré tout, organisant leur commerce partout dans le monde. Quelques uns, installés ici bien avant le déclenchement des hostilités, commencent à tirer un certain profit de leurs efforts. Et je ne parle pas des maisons établies depuis longtemps dans le pays, lesquelles ont dû certainement prendre toutes les mesures propres à assurer, cette fois-ci, la continuation de leur “business” sans ennuis autres que ceux que subit le commerce en général, du fait de la guerre. Ces activités, sans doute, sont d’ordre privé; mais, tôt ou tard, elles tourneront aussi, en partie, à l’avantage du pays de ces commerçants.
Je ne suis pas contre ces traqués qui ont bien droit à l’existence, et pourvu, en tout cas, que leurs transactions industrielles ou commerciales à l’ombre de la bienveillante hospitalité de la République s’opèrent régulièrement, de manière que notre neutralité reste idem de tout soupçon, nul ne saurait humainement se formaliser de ces activités.
Dans ces conditions, notre droit ne serait-il pas aussi d’exiger que l’élément haïtien participe à ces entreprises commerciales ou industrielles? Par élément haïtien, il ne faut pas entendre uniquement ouvriers des ateliers et employés des offices; mais surtout le petit capital haïtien. Ces sociétés qui se créent actuellement ne peuvent pas être haïtiennes que de nom. Il faut que, dans une certaine mesure, on nous invite à les contrôler également, chose qui ne sera possible qu’en acceptant notre apport-espèces.
Sommes-nous actionnaires de ces sociétés anonymes haïtiennes et si oui, dans quelle proportion? Voilà une question qui n’est pas dénuée d’intérêt dans l’autre lutte que, sous les auspices du gouvernement, nous menons de ce côté-ci pour le placement lucratif des fonds haïtiens, qu’on ne sait quel stupide destin semble avoir éternellement immobilisés.
Marcel Salnave
Haïti-Journal 16 janvier 1941
01:10 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
06.07.2006
Le commerce extérieur
Le commerce extérieur est d’un appoint tel, dans la vie économique des peuples, qu’il constitue pour tous un problème permanent, appelant l’attention des gouvernements à tous les moments: en période de crise comme aux jours de prospérité; durant la guerre comme en temps de paix. On se rappelle avec quel intérêt, pendant les hostilités de 1914-1918, les grands pays belligérants, malgré les soucis autrement grave de l’époque et le doute du lendemain, se préoccupaient encore de résoudre à leur avantage le problème de l’exportation, pour le temps où alliés, neutres ou ennemis ne seraient plus que des concurrents sur les marchés mondiaux.
En Allemagne, les firmes industrielles créaient un comité chargé d’étudier toutes les questions concernant le développement de l’exportation allemande après la guerre. Et les journaux annonçaient, entre autres des positions prises, à ce sujet, par le gouvernement de Berlin, la formation d’une commission centrale dont le programme consistait à examiner les méthodes les plus appropriées au développement du commerce allemand à l’étranger. L’Angleterre projetait, elle, de faire de Londres le centre d’une grande foire commerciale annuelle, appelée à concurrencer Leipzig. Cette foire s’adresserait à tous les acheteurs du globe, mais aux acheteurs seulement. Des mesures étaient arrêtées, en même temps, par les pouvoirs publics, en vue du perfectionnement de l’organisation commerciale de l’empire. Quand aux français, des discussions et des projets du même ordre d’idées remplissaient les colonnes de leurs revues financières; tandis que les Etats-Unis du Nord, de leur côté, cherchaient à gagner le marché sud-américain, momentanément abandonné par les exportateurs européens.
Ces luttes pour les débouchés notées précisément à une époque où tous ces Etats que je viens de nommer étaient pourtant dans l’incertitude de l’après-guerre, prouvent que le commerce extérieur n’est pas seulement l’apanage des nations qui vivent à l’hégémonie du monde, mais aussi et surtout une question vitale pour tous les peuples, grands et petits.
Néanmoins, pour exporter (il ne s’agit pas ici de notre petit commerce séculaire de café et de coton dont les bases ont été jetées depuis la colonie), il faut produire beaucoup, il faut constituer l’outillage nécessaire et mettre en valeur les diverses ressources naturelles du pays. Or, malgré les invitations du Président Vincent, et toutes les facilités que son gouvernement est désireux d’accorder aux capitaux haïtiens, particulièrement, s’ils pouvaient s’associer en vue d’une exploitation d’envergure quelconque, on ne voit aucun mouvement sérieux se dessiner dans le sens tant souhaité.
Nous préférons construire des maisons, en plaine crise du numéraire, à l’heure où les loyers sont au-dessous de l’intérêt que rapporteraient normalement les sommes investies dans les constructions... Une logique comme tout autre... Mais je crois que c’est M. Ribot, ancien Ministre Français, qui a raison, quand il a dit dans son discours du 7 mai 1915: “ Ce n’est pas l’idéal pour un pays que de placer ses économies comme un rentier. Un pays ne vit pas de rentes et de placements. Il vit de travail et d’industrie. Il s’appauvrit s’il ne développe pas son outillage, son esprit d’entreprise, ses exportations...”
Marcel Salnave
Haïti-Journal 13 janvier 1941
15:40 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
23.06.2006
Changeons notre mentalité
C’est bon signe qu’une idée ou une opinion soulève des objections. Cela signifie qu’elle n’est ni puérile ni subversive et qu’elle pose une base de saines discussions.
J’ai répondu aux propos en l’air de Monsieur tout le monde réfutant ma chronique sur la nécessité de faire fructifier l’Epargne haïtienne. Voici maintenant des bribes d’une lettre que nous venons de recevoir d’un contradicteur qui a voulu garder l’anonymat (pourquoi):
“Ne pensez-vous pas vous être trompé, comme beaucoup d’autres, avant vous, lorsque vous affirmez que l’haïtien n’a pas l’esprit d’association?... Toute association implique manipulation de fonds par un associé pour compte des autres...”
Et là-dessus, notre interlocuteur de partir en guerre contre notre système judiciaire, en reprochant au Législateur de ne pas assez armer le bras du juge contre les gens malhonnêtes, pour une action célère et fortement punitive.
Nouvel aspect de la question. Pour ma part, je ne vois pas que nos lois aient négligé l’espèce qui nous occupe, et nos codes répressifs punissent assez sévèrement l’abus de confiance, l’escroquerie, le vol.
En tout cas, – et c’est en ceci surtout que je ne suis point d’accord avec mon correspondant – ce n’est pas au tribunal ni dans les codes qu’il faudrait aller chercher les principales garanties d’une entreprise commerciale ou industrielle sous forme d’association de capitaux, mais bien dans la compétence et l’honnêteté de ses directeurs. Or, il a été prouvé que, quelles que soient ces garanties-là, l’haïtien ne s’associe guère: c’est qu’il n’a pas l’esprit d’association. Scientifiquement parlant, c’est là une tare et celle-ci n’a pu être contractée, comme j’ai opiné déjà, que sous l’influence néfaste de l’ancien système colonial.
A ce compte, nous devons être notre propre médecin. Essayons de modifier notre mentalité et quelque progrès dans l’ordre matériel résultera, peut-être, d’un petit changement dans l’ordre mental.
Marcel Salnave
Haïti-Journal 5 Novembre 1940
15:25 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
22.06.2006
Pour ou contre l'Epargne immodérée
J’ai provoqué un tollé, parait-il. Ma chronique d’hier, d’après certain, serait ce qu’il y a de plus insensé et de plus directement opposé à l’intérêt collectif. Oui, Antoine me l’a dit, Antoine, le critique anonyme qui refusera toujours de prendre la plume pour émettre une opinion, quelle qu’elle soit; mais dont la langue, légère et insinuante, agit en cercle fermé sur des gens de peu de foi.
Antoine vient de m’apprendre que je me suis attaqué à l’intérêt collectif en attaquant l’épargne. Quelle surprise pour moi! Alors, quand on invite une personne qui a mille dollars en espèces sonnantes à participer pour cent dollars (soit le dixième de cette économie) à une entreprise prometteuse de succès, entourée de garanties, comme nous l’avons suggéré on s’attaque à son épargne. Si telle est véritablement la conception haïtienne des choses, laissez-moi prendre définitivement le deuil de mon bel et bon pays qui piétine sur place depuis 140 années d’indépendance.
Après tout, on aurait bien le droit d’être contre l’épargne immodérée dans un milieu où tout est à faire et où rien ne peut se faire faute d’initiative et d’argent. Le bas de laine de la française, par exemple, n’a jamais été pratiqué dans un but égoïste, exclusivement personnel. Ailleurs, l’ Epargne participe aux grands mouvements, à toutes les grandes fins nationales, et il n’est même pas besoin de rappeler la réglementation de la Caisse d’Epargne, dans les Centres Avancés. Ici, c’est un scandale, quand on propose seulement une association des petits capitaux dans une proportion qui ne nuit à personne en particulier, tout en étant utile à la collectivité.
Antoine m’a encore reproché de faire intervenir les banques, comme si les haïtiens ou seulement les sociétaires ne pourraient pas eux-mêmes diriger leur entreprise.
Je réponds immédiatement que c’est dans l’intérêt de tous que j’ai proposé une administration à l’abri de tout soupçon. Antoine ne peut pas nier que l’haïtien n’a pas confiance en l’haïtien. Partout on accepte l’homme pour être loyal et honnête jusqu’à ce qu’il ait failli. Chez nous, c’est le contraire. L’haïtien est malhonnête et voleur dit-on, encore que le sujet individuellement n’ait donné aucun fondement à cette réputation. Un tel préjugé influe considérablement sur notre vie sociale et il faut bien en tenir compte, chaque fois qu’il s’agit de se livrer à une entreprise importante à caractère collectif.
– Et puis, quelle entreprise envisagez-vous? m’a demandé Antoine, pour finir. Mais, cela fera l’objet d’une autre chronique.
Marcel Salnave
Haïti-Journal 30 octobre 1940
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20.06.2006
L'esprit d'association
L’haïtien n’a pas l’esprit d’association. Il n’y a pas à le prouver; il n’y a qu’à le constater tout autour de soi, dans les moindres manifestations de notre vie collective. Si l’on s’arrêtait sur le terrain commercial et économique qui réclame tout particulièrement, l’association – l’association en vue de la création des capitaux indispensables à l’exploitation en grand des ressources du pays – on serait pris de stupeur en face de la carence totale de l’intérêt haïtien dans n’importe quelle entreprise. Toutes ces sociétés anonymes importantes qui prospèrent sous notre regard satisfait, ne doivent rien ou qu’une part dérisoire à l’haïtien, malgré leur dénomination flatteuse pour nous de sociétés haïtiennes. La faute n’en est à personne; car, nous ne nous associons ni à nous-mêmes, ni à l’étranger. Si j’avais le loisir d’étudier ce travers – car, c’en est un – je n’hésiterais pas à le mettre au compte de l’ancien système colonial où l’on vit l’individualisme atteindre sa dernière limite. Mais il s’agit simplement ici de montrer le mal! Nous en guérira qui peut. Néanmoins, je crois que la guérison ne viendra qu’avec le temps qui se charge souvent de corriger les erreurs, et moyennant le concours des forces dirigeantes.
Et comme j’y pense, voici une expérience qu’il ne serait, peut-être, pas impossible de tenter.
Les dépôts en compte d’Epargne à la B.N.R.H. et à la Banque Royale du Canada sont assez importants. La supposition qu’ils atteignent environ or 2,000.000.00 ne serait pas exagérée. Ces dépôts ne rapportent guère qu’un intérêt annuel de 1 1/2, 2 ou 2 1/2 pour cent, selon l’importance des comptes. Si le gouvernement faisait consulter les intéressés, en vue de l’investissement d’un dixième seulement de ces dépôts dans une entreprise commerciale, industrielle ou agricole à convenir d’un commun accord, les épargnants n’accepteraient-ils pas à souscrire la part d’action qui leur reviendrait?
Il pourrait être convenu:
1) Que la souscription est facultative, mais non obligatoire pour les comptes de moins de $999.99;
2) Que les déposants dont les comptes dépassent $40,000.00 ne sont pas tenus de souscrire au-delà de $4,000.00;
3) Que la société sera administrée exclusivement par des directeurs et des employée choisis parmi le personnel des deux banques et par les directeurs des dites banques qui formeraient le Conseil d’ Administration de la Société;
4) Qu’en manière de protection, et pour encourager l’esprit d’association dans le milieu, le gouvernement émettrait des titres spéciaux à 1%, et 2% l’an – selon le cas – en faveur des actionnaires ( afin de remettre les choses en même état en cas d’échec de la tentative.) Les intérêts seraient remboursés en même temps que les actions souscrites, passé 3 année d’une gestion reconnue infructueuse. En cas de réussite, néanmoins, ces titres qui ne seraient autre chose que des bons garantis, seraient retraités et détruits ipso facto la garantie devant cesser de subsister, dans cette circonstance favorable.
Naturellement, ce qui précède ne donne qu’une idée très vague du plan que des personnes plus avisées présenteraient en l’occurrence, et Dieu me garde d’être mis dans la catégorie des “planistes!”...
Marcel Salnave
Haïti-Journal 29 octobre 1940
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25.05.2006
Le contrat de Figues-Bananes et notre Economie.
La situation économique précaire de notre pays ne fait plus aucun doute. Si on a voulu l’ignorer, malgré tous les avertissements, les faits qui ne peuvent mentir sont venus à pas lents, mais selon un rythme progressif constant, nous mettre en face de l’âcre vérité.
Le budget de la République, bien qu’ayant été encore réduit, il y a seulement deux ans, vient de subir en cours d’exercice, ce propre mois de juillet, une amputation nécessitée par la moins value des recettes fiscales. Conséquence de la guerre, bien entendu. Mais quiconque a bonne mémoire se souviendra des appréhensions du Président Vincent, au sujet de notre économie dont il redoutait l’effondrement, dans l’éventualité d’une guerre européenne.
En vue de parer à la catastrophe que les compétitions politiques et économiques dans l’ancien monde rendaient inévitable tôt ou tard, le gouvernement, dès le lendemain de la désoccupation (c’est-à-dire aussitôt qu’il fut devenu maître de ses mouvements) adoptait une politique franchement agricole – l’agriculture étant notre unique planche de salut – et tandis que le chef de la nation allait lui même, du Nord au Sud, prodiguer ses sages conseils à nos braves paysans, des mesures sans nombre étaient prises, propres à promouvoir le retour à la terre et à garantir le succès pécuniaire des travaux de champs.
La loi sur le bien rural de famille, la campagne contre la monoculture, l’amélioration des modes de préparation de nos denrées, le reboisement de nos plaines et montagnes, les travaux d’irrigation, les efforts de notre chancellerie pour obtenir la levée de certaines barrières douanières, nos accords commerciaux avec la plupart des pays sud-américains, la croisade pour les débouchés, tant d’actes et de démarches témoignant de l’attention soutenue qui a été accordée à la question économique intimement liée à notre agriculture; question grave pour Haïti quand elle est seulement posée pour les autres peuples; désespérante ici lorsqu’elle est quelque peu compliquée ailleurs.
Pourtant, cette politique toute de prévoyance, n’eut pas toujours l’heur de rencontrer l’adhésion générale. Le contrat de figues-bananes, qu’on peut considérer comme la plus importante des mesures contre la monoculture, et qui ces jours-ci, permet d’améliorer tant soit peu notre balance commerciale déficitaire, fut combattu avec âpreté. On a pu, non sans quelque apparence de raison, reprocher au gouvernement de n’avoir pas laissé la libre concurrence faire le jeu des producteurs. Mais, on n’a pas remarqué qu’à des avantages qui pourraient n’être que passagers, le contrat était préférable qui offrait un débouché permanent en même temps que des capitaux pour la culture extensive d’un produit auquel conviennent la plupart de nos terroirs. Et, puisque nos figues-bananes allaient pour la première fois, gagner le marché mondial, en particulier le marché américain si exigeant sous le rapport de la standardisation, il était bon aussi de défendre ce produit contre la fantaisie de nos petits planteurs, ignorant du goût de la clientèle.
Donc, outre les avantages financiers que le pays allait tirer de ce contrat, il y avait également les procédés de culture modernes qu’en ce siècle de la technique notre gouvernement ne pouvait pas dédaigner.
Les résultats obtenu jusqu’ici montrent que la transaction valait la peine. On peut seulement regretter que, dû à des circonstances qu’il n’y a pas lieu de commenter ici, le contrat n’ait pas été encore entièrement exécuté. Si au cours de ces cinq premières années de son existence, la construction et l’exploitation prévues des chemins de fer, la construction de hangars, entrepôt, gare, etc... avaient été entreprises, il est certain que des activités de cet ordre eussent donné le branle et permis d’atteindre le chiffre contractuel de production de 4,000.000.00 de régimes. Notre balance commerciale se redresserait un peu plus. Il y aurait de la main d’oeuvre pour un grand nombre de bras; les populations de l’intérieur et le pays en général souffriraient moins de la mévente du café et des autres conséquences de la guerre.
Nous n’entendons nullement défendre un acte gouvernemental qui n’a plus besoin d’être défendu. Néanmoins, devant les difficultés que confronte actuellement la République, et ayant conscience des efforts que déploie le chef de la nation pour maintenir notre modeste standard de vie de 30,000.000.00 de gourdes, nous n’avons pas pu nous empêcher de reconnaître que quelque chose a été faite en prévision de cette situation infernale engendrée par les forces humaines et qui semble ne pas devoir finir sans l’intervention des forces du ciel.
Marcel Salnave
Haïti-Journal 25 juillet 1940
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La vraie cause de notre misère.
Le chiffre auquel s’est élevé l’importation de l’auto et de la gazoline devenues pour nous besoins principaux, depuis surtout la disparition de la compagnie des Transports P.C.S. et la construction des routes nationales, a beaucoup ému M. Edmond Lauture, et l’économiste de Jacmel a même semblé faire le procès de l’Occupation, en écrivant: “N’était-ce l’Occupation, il est très probable que nous n’aurions pas eu de routes et par suite pas d’autos, pas de consommation de gazoline. Sait-on ce que ces nouvelles dépenses, inconnues avant 1915, représentent? Quels poids elles pèsent sur notre économie?”
Alors, vaudrait-il mieux qu’il n’y eût ni routes, ni autos?...
Nous condamnons la thèse Lauture et la croyons archi-fausse. L’auto et la gazoline ne sont pas la cause – voire l’unique cause de notre misère. Elles n’ont aucune part de responsabilité dans le marasme actuel, chez nous où elles sont non seulement nécessaires, mais même indispensables, vu le peu d’étendue de notre voie ferrée et le système absolument rudimentaire de nos transports par eau. Est-ce la faute de notre petit pays dont le développement commence à peine, si des besoins nouveaux, indispensables à cause même de ce développement, le contraignent momentanément à importer autant qu’il exporte? Sans doute, c’est là un mal, et nos économistes doivent chercher à y remédier. Sous ce rapport, nous sommes d’accord avec M. Lauture que cette situation ne doit pas durer. Mais, pour enrayer le mal, il faut assurément en trouver la cause exacte.
Notre crise à nous provient – il n’y a aucun doute là-dessus – de l’insuffisance notoire de notre production. Le remède n’est pas dans la diminution de l’importation des matières qui nous font essentiellement besoin, dans une sorte de privation (disons le mot) susceptible de nuire à l’organisme de notre économie si l’on peut ainsi parler; mais plutôt dans une augmentation de notre production. Et plus cette politique économique d’augmentation de notre production visera nos produits d’exportations, tout en les diversifiant, de façon à intéresser le plus de marchés étrangers possibles, mieux cela vaudra. C’est pourquoi on ne saurait trop louer l’action gouvernementale du Président Vincent en ce qui a trait à la culture de la figue-banane. Pendant longtemps notre exportation aux Etats-Unis d’Amérique a été nulle par rapport à notre commerce d’importation avec eux. Eh bien! grâce à la figue-banane qui intéresse particulièrement le marché américain, nous serions nous-mêmes étonnés, dans un avenir prochain du chiffre de notre exportation. Mais, en attendant, nous ne pouvons pas aller à Jacmel “pédibus”. Si l’auto est nécessaire, il faut se la procurer que voulez-vous? –Quand bien même elle coûte la moitié de notre importation.
Il importe de ne pas se méprendre: se procurer ces besoins c’est aussi une loi économique importante, pour la raison que cet idéal exhorte au travail, à l’effort. Le jour où la grande masse paysanne haïtienne sentira ses besoins et divisera fermement les avoirs, ce jour-là, notre pays deviendra incontestablement l’un des plus riches du monde. Car rien alors ne sera comparable à la puissance de travail de nos braves cultivateurs et au rendement de notre sol fertile.
Marcel Salnave
Haïti-Journal 5 avril 1935
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