16.06.2006
Pour un peu de bien-être
Si l’on nous demandait quelle route il faut prendre pour partir à la recherche d’un bien-être relatif, nous n’hésiterons pas à indiquer le chemin de la Banque. (Il ne s’agit pas de la B.N.R.H. mais de la banque tout court, considérée dans son rôle économique d’institution de crédit.) Dans ce pays-ci de gagne-petit, il devrait y avoir un organisme préposé à faciliter les opérations commerciales de l’intérieur, ayant plus particulièrement trait à la consommation des articles nécessaires au train de l’existence. Nous entendons un office ou même des maisons d’affaires qui s’occuperaient de l’escompte des bons souscrits occasionnellement par la clientèle, en faveur des commerçants.
A première vue, il peut sembler puéril d’y penser, mais, dès qu’on se laisse animer par un esprit bienveillant envers le monde des gagne-petit et, en général, envers l’immense majorité d’une population qui, sans être indigente, a néanmoins besoin d’aide pour arriver à se pourvoir du strict nécessaire, on ne saurait ne pas admettre l’opportunité de notre observation.
Un peuple peut-il évoluer sans crédit? Nous parlons du crédit qui ne repose pas précisément sur les garanties matérielles, mais sur la valeur intrinsèque et la moralité de la personne. Depuis la guerre de 1914-1918, qui a ébranlé les assises économiques mondiales, les banques sont devenues extrêmement exigeantes, en réclamant, à l’occasion de toute opération de prêt une garantie matérielle dépassant la valeur avancée. Les banques en Haïti, qui ne se sont jamais mises volontiers au service de la population indigène, ont à peine eu besoin de l’appui de ces nouvelles règles pour supprimer totalement notre crédit. Aussi la misère a-t-elle pris gîte chez l’haïtien. Car, nouvellement, quel individu vivant de son salaire ou possédant quelque revenu indépendamment de tout travail, peut se vanter de faire face aux exigences de l’existence sans avoir recours au Crédit Personnel qui ne saurait être répudié tout à fait des affaires, puisque l’homme, grâce à son intelligence, sa compétence relative et sa moralité, constitue également un capital?
Sans doute, l’on ne saurait blâmer nos banquiers de suivre une politique régulière mais, l’on n’aurait pas tort, malgré tout de critiquer leur indifférence en face de cette situation créée par la force des choses. Leur devoir en tant qu’hommes d’affaires est en effet, d’étudier les moyens propres à éliminer tant d’obstacles qui handicapent l’évolution du milieu haïtien. Quoi! Ailleurs, aux Etats-Unis par exemple, le taux de 3% inquiète déjà l’opinion au point que le monde financier est obligé de déployer mille efforts pour ramener l’argent au taux de 2 à 2 1/2%. Ici, on ne trouve pas le numéraire à moins de 120% par opposition aux taux légal de 12%; tous les coffres et caveaux des banques regorgent d’or car, l’argent une fois mis en circulation revient à son point de départ et cette situation endémique, pour ainsi dire n’émeut personne.
C’est incroyable! Nous gageons que le gouvernement du Président Estimé ne tolérera pas l’inertie des banques devant le danger de plus en plus grand que représente la misère collective.
Nous avons, en Haïti, le tort de ne vouloir rien innover. Quel que soient les maux qui nous rongent, tant qu’un remède ne nous est offert du dehors, nous restons les bras croisés, préférant nous lamenter jusqu’à ce que vienne la mort. Il ne faut pas croire que ces mêmes problèmes vitaux ne se sont pas posés pour les autres peuples et, tout particulièrement, pour les pays de cet hémisphère, les pays sud-américains dont la politique financière et économique présente tant d’affinités avec celle d’Haïti. Ces problèmes y ont été plus ou moins résolus. Nous ne proposons pas les mêmes solutions. Chaque pays ayant ses traditions, ses manières d’être, voire son génie et, s’agissant ici de l’organisation d’un train de vie accessible à la grande majorité haïtienne, il serait vain de vouloir adopter ce qui est pratiquée ailleurs. C’est la double étude de nos moyens matériels et de l’ensemble de nos habitudes morales propres, en un mot, c’est l’expérience du milieu qui doit déterminer notre action, en vue de sauver le commerce de l’intérieur et, en même temps, la communauté haïtienne de la détresse.
Nous avons déjà fait constater que nous vivions dans un pays à la fois riche et pauvre. Les caveaux de nos banques regorgent d’or. C’est au point que de fortes sommes ont dû être transférées à l’étranger, ne pouvant être investies ici. Notre argent en dépôt ici ou là-bas, cela serait équidistant, comme on dit en langage géométrique, s’il n’y avait, en même temps chez nous, un besoin pertinent du numéraire. Malgré le taux extraordinairement avantageux de 12%; malgré celui de 6% que portent les titre du gouvernement, nos institutions de crédit ne pratiquent, quant au commerce de l’intérieur, que quelques rares prêts sur contrat de gage et l’escompte du papier portant 2 signatures (l’une bonne indépendamment de l’autre) et faute d’un établissement intermédiaire entre le commerce et le particulier d’une part, le commerce et la banque, de l’autre, très peu d’affaires sont réalisées de ce chef. Ici l’on découvre la cause du marasme et de la misère constante, la circulation monétaire ne pouvant, à aucun moment, sans une combinaison commerciale quelconque être mise au niveau des besoins de la consommation.
En Argentine, par exemple où le commerçant est obligé de vendre à crédit à une très forte partie de la clientèle, le problème ne se présente pas autrement. Mais, il a été résolu dans le sens du plus grand intérêt de la population, parce qu’aussi vrai la banque est une institution humaine et que c’est le devoir de toute institution crée par l’homme de se prêter au bonheur de l’homme.
Là-bas, en effet, l’importateur sur la base de crédit, alimente les stocks des commerçants des petites villes et des villages et ceux-ci vendent, enfin, à la grande masse des consommateurs qui ne paient, habituellement, qu’après chaque récolte, quand elle est bonne, et au prorata, quand elle est inférieure aux prévisions et aux achats. Quelquefois même, on ne paie qu’à la récolte suivante. Les retard dans les paiements retombent en majeur partie sur l’importateur; mais, cela ne l’embarrasse pas outre mesure, grâce au crédit à long terme dont il jouit à son tour, chez les banques.
Nous ne préconisons pas le même système qui pourrait ne pas convenir aux transactions en Haïti. Ce qu’il faudrait, chez nous, c’est la création d’établissements intermédiaires entre le commerce et les banques. Les juifs qui sont gens très averties ont entrevu cette lacune dès leur arrivée dans le pays au début de la guerre. Ils se proposaient d’ouvrir des comptoirs d’escompte quand l’on ne sut sur quelle suggestion défavorable à l’intérêt général (car banque est synonyme d’argent et plus il y a de banques dans le milieu mieux cela vaut), le gouvernement prit le décret loi du 24 juin 1940 interdisant le fonctionnement de telles sociétés au-dessous d’un capital de Gdes 5,000.000.00.
Or, montrons, par un exemple, l’utilité de ces comptoirs d’escompte.
Voici octobre et les dépenses extraordinaires qu’occasionne la rentrée des classes. Il faut spécialement des souliers aux trois enfants de X, employé d’administration, un gagne-petit mais un honnête père de famille qui tient à faire face à ses obligations. Il ne peut satisfaire à ses devoirs familiaux qu’en usant de son crédit personnel. Z, commerçant, le connaît personnellement, a confiance, mais ne peut pas livrer les trois paires de souliers coûtant $12.00 que si X solde dans un mois. X ne pourrait disposer que de $4.00 mensuellement et demande trois mois.
Voilà une opération normale et qui est pourtant refusée, pour la raison que le fournisseur ne peut laisser ses fonds bloqués plus d’un mois. S’il y avait un établissement intermédiaire, celui-ci pourrait intervenir, prendre un effet de Z de $12.00 à 90 jours appuyé des bons de X, effet que l’escompteur, en endossant, rendrait bancable, résolvant ainsi le petit problème de bien-être à la satisfaction du commerce et de la consommation.
A défaut de pareilles institutions, la question de crédit pur et simple, qui est capitale, se pose devant la conscience de nos banquiers qui ont en leur possession des capitaux de roulement suffisants (pour le cas où ils ne voudraient apporter un surplus tiré de leurs importantes réserves disponibles) pour le fonctionnement d’un comptoir d’escompte pouvant assurer la conduite des transactions en question.
Nos banques, d’un commun accord, bâtiraient les règles de fonctionnement d’un tel organisme auxquelles les commerçants et la clientèle – et finalement tout le public – obéiraient, dans leurs intérêts bien compris.
Au début, il y aurait des ennuis d’ordre administratif. Il y aurait aussi quelques défauts de paiement, car, le respect total de l’échéance ne serait obtenu qu’au fur et à mesure du fonctionnement du système. Mais ces inconvénients – d’ailleurs passagers – seraient largement compensés par la somme de bien-être devant résulter pour la communauté tout entière, d’une nouvelle organisation qui aurait la triple vertu:
1) d’augmenter la circulation;
2) d’accroître le chiffre d’affaires du commerce intérieur;
3) de combattre l’usure; qu’on se le dise, à défaut de banque c’est toujours l’usurier qui intervient au taux que l’on sait.
Marcel Salnave
Haïti-Journal 7 novembre 1946
21:05 Publié dans Banque et Finances | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
30.05.2006
Un nouveau Conseil à la B.N.R.H.
La B.N.R.H. a un nouveau conseil. Cela signifie-t-il que notre grand établissement financier va aussi avoir un nouvel esprit.
Nous avons, ici même, reproché plus d’une fois à cette Institution nationale d’afficher trop d’indifférence envers le pays et de continuer d’y appliquer, sans s’en douter, peut-être, la politique égoïste que lui ont léguée les anciens concessionnaires, comme s’il ne devrait rien y avoir de changé dans ses devoirs, tout au moins moraux. Un jour, un des membres américains du conseil eut la loyauté d’admettre en notre présence, que nos reproches étaient fondées; que la Banque n’était pas sans péchés, quand ce ne serait que des péchés d’abstention. Mais, il ajoute bien vite , comme pour s’en disculper personnellement: “Mais faites attention Salnave, je ne suis pas seul Administrateur de la Banque. L’Institution appartient au gouvernement haïtien. Nul ne conteste vos droits sur la Banque. Au conseil d’Administration, il y a autant d’haïtiens que d’américains et si, en vertu des accords actuellement existants le gouvernement ne mène pas seul sa politique bancaire, il faut reconnaître que nous autres américains, nous n’avons jamais montré la moindre hostilité aux projets raisonnables des partenaires haïtiens.”
Mais, de projets, il semble qu’il n’y en a eu que très peu jusqu’ici, et la Banque attend encore qu’on lui assigne un rôle dans notre politique financière (il ne s’agit pas seulement pour elle d’être gardienne scrupuleuse des fonds du trésor), une action dans les efforts que nous déployons pour l’expansion de notre commerce extérieur, une aide pour le développement de la petite industrie et du petit commerce haïtien.
Les patriotes sincères n’ont-ils pas raison de protester quand ils constatent, d’après la situation de la B.N.R.H. elle même, que plus de Gdes 45,000.000.00 ou or 9,000.000.00, sont prêtés à l’extérieur, une partie rapportant à peine 2% d’intérêts l’an et l’autre – les dépôts “at sight” pas un iota, alors que, dans leur propre milieu, l’argent est si rare que le taux légal est à 12 % l’an, sans parler du taux le plus courant, celui des usuriers, qui ne descend pas au-dessous de 10% par mois ou 120% l’an?...
Quand on pense que la Banque Royale du Canada, également Banque de dépôt admise à traiter une caisse d’Epargne, doit avoir transféré à ses correspondants à l’étranger des sommes tout aussi importantes, compte créditeur que ne justifient point les tirages éventuels de l’établissement d’Haïti, on ne peut que conclure à cette chose triste que l’épargne haïtienne, loin d’être mise au service de la communauté haïtienne, est employée au contraire au développement d’autres centres à l’extérieur.
Comme on ne peut, dans l’état actuel des choses, utiliser ces grosses valeurs gelées, pour ainsi dire en banque, une partie ne pourrait-elle, d’accord avec les déposants permettre de racheter, tout au moins, les titres Série C dont le total n’atteint même pas $900,000.00?
Cette suggestion a été déjà faite par nous, dans l’intérêt de l’Epargne haïtienne, qui ne pourrait que gagner à cette conversion, puisque des intérêts de 6% sont régulièrement comptés sur ces titres côtés d’ailleurs, au-dessus du pair, sur le marché de New York, alors que rien ou presque rien n’est perçu sur les dépôts en compte d’Epargne ici. C’était durant l’interrègne et certainement, la crise politique aiguë d’alors n’avait pas permis au gouvernement provisoire de la considérer.
Nous remettons la question sur le tapis et nous ne doutons pas qu’elle retiendra non seulement l’attention du gouvernement de M. Estimé, mais aussi celui du nouveau conseil d’Administration de la B.N.R.H. dont c’est le devoir d’étudier et d’élaborer des plans de cet ordre. La transaction, quand aux porteurs actuels des titres, est possible, étant donné qu’il y a eu des précédents. Les titres de la Dette extérieurs, croyons-nous, peuvent être convertis en titres intérieurs. Comme, il y a quelques année, on acceptait la conversion de la Série B (Intérieur) en Série A (Extérieur).
Marcel Salnave
Haïti-Journal 26 octobre 1946
20:05 Publié dans Banque et Finances | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
13.05.2006
La nouvelle forme de garantie que semble exiger le Capital Américain.
Au sujet de l’aide financière que le monde entier attend de la nation la plus riche du globe, nous avons publié, dans notre édition d’hier, une opinion du Sous-Secrétaire d’Etat américain, Sprille Braden, qui n’est pas dénuée d’intérêt pour les pays de cet hémisphère. Le nouveau système préconisé semble être celui-là même qui a été mis en pratique ici, avec la White et la Shada, c’est à dire des entreprises privées exécutant, pour compte des gouvernements, des travaux publics et des travaux agricoles ou industriels susceptible d’aider au développement économique des communautés. Les capitaux, de cette façon, restent sous le contrôle permanent de ceux qui les investissent. Tout se fait par l’intermédiaire des prêteurs eux-mêmes et l’on croit arriver ainsi à l’emploi strict des valeurs avancées. Par opposition au procédé antérieur qui nous a valu, en 1922 l’ingérence étrangère et la main-mise sur nos revenus, le contrôle s’exerce maintenant à la sortie des fonds. Mais, comme les garanties de remboursements demeurent, c’est donc vers un renforcement du contrôle des emprunts que l’on s’oriente aujourd’hui, dans la pensée, peut-être, de supprimer le contrôle financier proprement dit, là où il subsiste encore.
Le nouveau Système ne laisse pourtant pas de présenter de graves inconvénients. Car, le contrôle de l’emploi des capitaux n’empêche pas la mal gestion, le gaspillage, voir le vol (comme cela s’est constaté en Haïti) de la part des prêteurs, au détriment de l’emprunteur qui est obligé, malgré tout, de souscrire des obligations à l’occasion des dépenses de chantiers et des experts (contrat White.) Et, s’il s’agit d’entreprise agricole ou commercial, l’emprunteur court le risque de courir une faillite – comme cela avait menacé de se produire à la Shada de Fenval – pour tout profit (sans ironie) de la transaction... Bien que l’entreprise commence à se relever depuis qu’elle a été confiée à des administrateurs plus habiles et plus consciencieux, on doit admettre que le système ne s’est pas révélé sans danger, du moins, en Haïti.
“Le Capital, a déclaré M. Braden, a besoin de l’assurance d’un traitement particulier; de l’assurance que les techniciens et le matériel pourront entrer travailler dans ce pays (les pays sud-américains); de l’assurance que des profits raisonnables et l’amortissement du capital seront réalisés et d’autres garanties également nécessaires.”
Jamais, à notre avis, le vocable “assurance”, expliqué justement au cours des assises de la “Hémisphère Insurance Conférence” qui ont réuni, en juin dernier, plus de 200 représentants de 16 Etats de cet Hémisphère, n’aura reçu une acceptation aussi complète ni aussi variée. Il est vrai que, secondés par le gouvernement américain, les capitalistes sont à la recherche d’un procédé qui remplace celui par trop humiliant du contrôle des petits Etats débiteurs. C’est ici que la thèse du Sous-Secrétaire d’Etat Braden rencontre notre entière adhésion. Il est inadmissible, en effet, qu’après deux guerres faites et gagnées pour la reconnaissance du droit des peuples de s’administrer librement, des transactions d’argent permettent de perpétuer la violation d’un principe sacré, proclamé à nouveau à San Francisco.
Sans doute, comme l’a judicieusement dit M. Braden, “les Républiques américaines doivent admettre qu’avant que les capitaux privés étrangers soient investis pour diversifier et développer leurs économies (à ces Républiques) les conditions aptes à encourager de tels investissements doivent être établies”
Cette constatation nous ramène à notre leitmotiv que l’union, la modération, l’honnêteté et, enfin, la volonté nettement manifestée de bien faire, sont autant de choses qui doivent passer à l’état de règles dans l’administration haïtienne, tant dans le domaine de la politique que du point de vue économique.
L’administration haïtienne reposant sur le contrôle quotidien exercé par notre Banque d’Etat sur les opérations financières du gouvernement, est dans une situation idéale pour remplir ce rôle de contrôleur à l’égard de toutes les valeurs qui pourraient être investies dans ce pays. Nous en voulons pour preuve que le fait qu’en pleine révolution, Haïti n’a pas opposé le cas de force majeure, aimant mieux verser les amortissements convenus. Si l’on excepte la Finlande, le cas est peut-être unique dans l’histoire des pays débiteurs. Aussi, les titres A et C sont-ils côtés au-dessus du pair. Malgré ce taux extrêmement avantageux, aucun porteur n’a voulu se dessaisir d’un tel papier, et pour racheter le montant prévu au tableau d’amortissement, force a été pour le gouvernement de procéder à un tirage au sort. Le contrôle financier n’y a été pour rien; car, seule l’indépendance de la Banque et ses sages conseils au gouvernement ont créé cette situation favorable. C’est donc compliquer inutilement les choses et soumettre injustement une petite nation soeur à un régime humiliant que de prolonger, dans l’état actuel de l’esprit mondial, le contrôle financier sous sa forme dictatoriale d’ingérence. Le système de 1922 est devenu d’autant plus désuet que les statuts de la Banque, agence fiscale, la rendent presque autonome vis à vis du gouvernement. De plus, par suite de circonstances étrangères à toute question politique (l’accord intervenu entre la City Bank et le gouvernement, par exemple, pour l’aide technique et le droit de tirage sur n’importe quelle succursale de la banque américaine dans le monde) le conseil d’Administration et la haute direction de la banque acceptent la présence d’éléments étrangers qui sont, en quelque sorte, l’oeil des prêteurs sur les revenus et sur l’emploi qui en est fait, en même temps qu’ils apportent une aide technique efficace au développement de la Banque. A ce sujet, nous rappellerons que si, parfois, nous avons reproché à notre établissement financier de ne pas assez s’intéresser à nos problèmes économiques, jamais nous n’avons méconnu ses services dans l’ordre d’une administration compétente, honnête, sage. Et si l’on se place maintenant sur le terrain purement politique, on ne peut pas nier que Haïti a fait de réels efforts pour donner aux Républiques de cet hémisphère la preuve la plus tangible qu’elle entend respecter les accords qu’elle a librement signés tant à Chapultepec qu’à San Francisco. En ce moment, elle achève de s’orienter vers un régime démocratique honnête, idéal particulièrement cher aux coeurs américains, la Révolution du 7 janvier de cette année, réalisée sans effusion de sang et, surtout, sans le moindre froissement des intérêts étrangers, malgré les appréhensions des uns et des autres, aux jours sombres de février et encore de mai et de juin dernier. Et de plus en plus, chacun se fait à cette sagesse que l’on ne peut pas, en conscience, solliciter l’aide des capitaux sans vouloir créer chez nous l’ambiance d’ordre, de travail et de paix seule capable d’asseoir la conviction des prêteurs que leurs fonds ne seront pas exposés.
Dans ces conditions, que réclame-t-on de plus pour qu’on nous aide et qu’on nous respecte, en supprimant les clauses indésirables des précédents contrats?
Marcel Salnave
Haîti-Journal 2 juillet 1946
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28.04.2006
La Banque Nationale de la République d'Haïti
Il est difficile d’émettre des points de vue sur la Banque Nationale de la République d’Haïti, sans qu’immédiatement des questions surgissent qui, bien que se rattachant au sujet, ne sont que des complications inutiles, susceptible de compromettre des propositions qu’on voudrait être simples et claires.
Ainsi, la Banque Nationale de la République d’Haïti dans l’état actuel de nos accords diplomatiques avec Washington, joue le rôle d’Agence Fiscale par rapport à l’Emprunt 1922. Mais comme en dehors du service fiscal, il a été désigné trois représentants des porteurs de titres pour remplacer le Contrôle Financier proprement dit, et convenu qu’un fauteuil serait réservé à chacun d’eux au Conseil d’Administration de la Banque, il se trouve que ces représentants de nos créanciers sont: d’une part, contrôleurs financiers défendant, comme il convient, les intérêts des porteurs de titres, d’autre part techniciens engagés, soi-disant, par le gouvernement haïtien pour administrer sa Banque.
En raison de cette double position de la Banque, on croit communément que notre politique bancaire est intimement liée à la politique internationale. Il y a là une regrettable confusion. On ne peut pas poser, en principe, que notre institution est rattachée au traité de 1915, au point de subordonner ses activités à la volonté des représentants de la politique étasunienne en Haïti.
Le contrôle financier est une chose, la Banque est une autre chose et cette dernière est placée sous l’autorité exclusive du gouvernement. Il convient donc, chaque fois qu’on considère la politique de la Banque, en tant qu’établissement national appartenant au gouvernement, de dissocier le représentant porteur de titres de l’Administrateur de la B.N.R.H. qu’incarne chacun des trois personnages américains qu’on rencontre dans notre rouage administratif, afin de simplifier la situation et reconnaître le droit du gouvernement d’assigner à notre établissement financier telle directive jugée nécessaire. C’est en usant de son droit de propriétaire que le gouvernement – il y a 7 ou 8 années – demanda à la Banque d’escompter les appointements des employés publics. Si les Administrateurs qualifiés ne se soucient guère de présenter un programme bancaire plus profitable à l’établissement de même qu’au commerce et à l’économie du pays, nos dirigeants ont pour devoir d’exiger un tel effort.
Car dans une communauté comme la nôtre, où aucune réalisation n’est possible, faute d’argent, il est inadmissible que des fonds restent éternellement figés dans les caveaux d’une institution qui jouit de la plus grande confiance et qui a la technique voulue pour en assurer un emploi régulier, avantageux tant pour les déposants que pour le reste de la République.
Marcel Salnave
Haïti-Journal 3 avril 1946
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26.04.2006
La Banque Nationale de la République d'Haïti
Dans notre précédent article, nous regrettions que la Banque Nationale n’ait voulu depuis le rachat, jouer qu’un rôle de trésorière. Mais, pour être juste envers elle, nous disions qu’elle n’était pas toutes fois, seule responsable d’une politique qui est, peut-être due à la mentalité du milieu. Tout le monde ici sait ce qu’est une Banque de dépôts et, cependant, nul ne voudrait admettre que notre institution, qui est aussi Banque de dépôts, jouisse pleinement des privilèges qui lui sont octroyés par la coutume. Aussi ses dirigeants, tant qu’ils avaient une garantie à leur convenance, par exemple, la couverture dont nous avons parlé, l’autre jour, des banquiers de New York, pouvaient à l’infini multiplier les affaires, et il en résultait un grand bien pour l’établissement et pour la communauté.
En changeant de main, la Banque a vu se modifier cette garantie. L’Etat haïtien, seul propriétaire, est sans doute un pilier solide, puisqu’aussi bien l’Etat est permanent et personnifie la Nation avec tout ce que celle-ci possède de ressources. Mais, ces ressources ne sont pas liquides et les complications auxquelles donnerait lieu le retrait en masse des dépôts sont de nature à justifier la grande prudence que l’on sait, d’autant que les vrais techniciens du conseil d’Administration ne sont pas haïtiens.
On conviendra, tout de même, que cette situation ne saurait durer tout le temps sans finalement prendre l’aspect, aux yeux des esprits perspicaces, d’une sorte de guerre des nerfs que ceux qui caressent le rêve d’une nouvelle concession souhaitent se développer, jusqu’à ce qu’un jour on trouve un gouvernement assez naïf pour convenir que la banque, entre nos mains, ne peut pas remplir ses fins et signer un contrat de vente...
Encore que cette appréhension soit fondée, nous avons toutes les raisons patriotiques de croire qu’aucun haïtien ne voudrait que nous nous départissions de notre Banque. C’est pourquoi il nous semble opportun de montrer au public quelques uns de ses devoirs envers la Banque, pour qu’elle devienne cette institution de grande utilité nationale à laquelle pensait déjà le Président Salomon, quand il conçut et réalisa son projet de la première Banque de l’Etat d’Haïti.
L’un des devoirs du public envers notre Etablissement financier, c’est d’y converger tous ces dépôts, à l’exclusion de toute autre maison similaire; de croire que ses dépôts sont réellement en sûreté chez cette institution nationale et de ne pas songer à les retirer sans nécessité, au moindre vent d’une propagande intéressée.
Un autre des devoirs de nous tous envers la Banque, c’est d’opérer à ses guichets nos opérations bancaires généralement quelconques.
Enfin en faisant confiance à la Banque, c’est aussi le devoir de la clientèle de lui en inspirer, par son respect de l’échéance. L’échéance, en notre milieu, n’est pas assez respectée, ce qui a contribué à diminuer notre crédit. On n’y pense pas souvent.
En face d’une clientèle accrue, le conseil d’Administration porterait, peut-être, le capital à Gdes10,000.000.00, les 5 millions additionnels étant constitués par action que le gouvernement souscrirait ou serait prêt à souscrire à toute éventualité.
Etablie sur ces nouvelles bases la Banque pourrait, comme cela se pratique partout ailleurs, mettre en circulation un chiffre d’acceptations égal à cinq fois le montant nominal de son capital, soit Gdes 50,000.000.00. Comme ces acceptations n’exèderaient pas 90 jours ou 3 mois, renouvelées en 4 fois, elles atteindraient Gdes 200,000.000.00, soit plus ou moins le chiffre annuel actuel de notre Commerce Extérieur, import et Export.
On accomplirait toutes ces choses avec l’esprit nettement arrêté d’aider au succès d’une politique bancaire nationale, pour le mieux-être haïtien, que peut facilement assurer notre grand établissement financier, grâce à une meilleure compréhension de nos intérêts et une coopération systématique entre les divers organismes indigènes.
Marcel Salnave
Haïti-Journal, 11 avril 1946
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21.04.2006
La Banque Nationale de la République d'Haïti
Il est un point sur lequel il importe que tout le monde se mette d’accord: la Banque Nationale de la République n’est pas une institution quelconque. A part qu’elle est banque d’Etat jouissant de la confiance absolue de la République, elle est propriété exclusive du gouvernement. La garantie qu’elle offre est exceptionnelle, tant moralement que matériellement, ayant derrière elle tout un pays. Et quel pays? Un pays dont les diverses ressources sont à peine exploitées.
Une telle situation autorise à penser que la Banque ne peut pas se confiner dans le cadre restreint de la Banque privée. Qu’elle le veuille ou pas, elle est intégrée au rouage gouvernemental et elle doit contribuer par ses moyens financiers aussi bien que par son intelligence administrative, au succès de notre politique économique. Voilà l’idée fondamentale des discussions autour de notre grand établissement bancaire. Si cette proposition n’est pas admise, toutes les autres tombent ipso facto, et il pourrait être ridicule – nous le disons sans fausse honte – que nous continuons à donner notre avis sur le rôle de la Banque.
Ce qui précède est une réplique à une objection qui nous a été faite, à savoir que la Banque ne peut pas, dans les conditions actuelles, risquer ses fonds. D’accord. Mais, si l’on a bien lu notre précédent “Parlons peu”, on nous fera cette justice que nous n’avons nullement demandé que la Banque s’aventure. Nous ne disions tellement pas qu’elle s’aventure, au contraire, que nous avons opiné que cette politique de développement économique ne peut être posée et développée qu’avec le concours administratif de la Banque. “Cest la Banque qui (nous avons écrit), en s’inspirant de sa technique administrative propre, peut obtenir du gouvernement une législation adéquate et un accord sur le fonctionnement d’un tel organisme (il s’agit d’un crédit agricole), accord où serait garantie à tout moment la bonne fin des transactions. Il faudrait également une organisation d’envergure prévoyant le concours des techniciens de Damien pour l’examen des terres et l’évaluation approximative des récoltes, une caisse d’assurance agricole, un système de remboursement basé sur les récoltes, tout en ne choquant pas trop les principes bancaires, un fond disponible pour la substitution éventuelle de l’Etat aux débiteurs faillis, etc... N’est-ce pas bien la Banque qui doit étudier tout cela en accord avec ses propres intérêts?...”
Comme on le voit toutes les précautions sont exigées. A la vérité, nos idées valent mieux que le décret-loi de l’année dernière auquel nous avons fait allusion dans notre article du jeudi. En effet, ce décret dispose simplement que la portion des bénéfices annuels de la Banque à verser au Département de l’Agriculture pour l’amélioration de notre café (nous citons de mémoire) sera désormais affectée à la création d’un crédit agricole. Quel emploi la Banque pourrait-elle faire de ces fonds – malgré l’injonction du législateur – sans une disposition légale appropriée qui la couvre en cas de perte des récoltes, d’insolvabilité des cultivateurs bénéficiaires des prêts, ou de toute autre cause d’insuccès des transactions? Dans l’état actuel de notre législation régissant les gages et hypothèques, nous doutons que la Banque puisse consentir aucune opération de ce genre. Aussi bien, ce que nous lui reprochons, ce n’est pas de ne pas consentir des prêts à notre agriculture, mais d’avoir pris prétexte du peu de garantie qu’offrent les lois actuelles, pour continuer la politique d’indifférence de la Banque de l’Union Parisienne et de la National City Company à l’égard de notre communauté.
Quand nous disons que la Banque doit être administrée selon une conscience franchement nationale, cela signifie que ses administrateurs – mais tous ses administrateurs – doivent se dévouer à la cause haïtienne, comme s’ils étaient tous des haïtiens. Hors de cet esprit que nous préconisons pour la Banque et qui seul pourrait porter ses administrateurs les plus écoutés, un Williams ou un Pearson, à présenter un programme bancaire en vue de la plus grande exploitation de nos ressources, le pays continuera de s’étioler –oh ironie! – parmi ses forces vives.
Marcel Salnave
Haïti-Journal, 30 mars 1946
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10.04.2006
Propos des temps présents
Il est indéniable que, dans une action sérieuse pour le développement du commerce extérieur, la banque joue un rôle de premier plan. Le banquier possède, en effet, les moyens de vaincre et en précédant l’exportateur, il ouvre à celui-ci les voies qui donnent finalement accès à toute place à conquérir. Il n’est pas seulement un éclaireur comme le consul; c’est un vrai guerrier qui marche armé du matériel propre à conduire à la victoire: service d’information, comptoir d’escompte, crédit.
Dans son livre sur l’expansion du commerce extérieur et l’organisation bancaire, M. Charles Berrogain donne des informations précieuses sur l’activité des diverses banques du monde, avant la guerre.
L’Allemagne, en particulier, mérita de retenir l’attention de cet observateur. Sur certaines places où l’influence germanique était presque inexistante, a-t-il notée, les banques allemandes contribuèrent à préparer le terrain et à créer un courant d’affaires devenu possible, grâce à leurs conseils et aux facilités de toutes sortes qu’elles accordèrent au commerçant allemand.
Sans doute, les banques, de par le monde, rendent certains services pour la conduite du négoce. Mais, ces services sont strictement de l’ordre de ceux auxquels sont préposées les maisons d’affaires. A moins d’avoir sa banque nationale crée avec des capitaux nationaux (ceci a toute son importance), un pays producteur, quels que soient les efforts de ses agents de propagandes, consuls, hommes d’affaires, etc... restera toujours handicapé dans une action pour le développement intense de son exportation. C’est pourquoi lors de la campagne en faveur d’une petite navigation haïtienne pour le transport de nos produits – un mouvement louable en soi – nous proposâmes le slogan: “Le banquier avant l’armateur ou les deux à la fois!” Il n’est pas impossible de faire, d’une pierre deux coups.
L’Epargne est illogique dans un pays comme Haïti où l’union de tous les petits capitaux devrait concourir au développement économique. N’est-ce pas qu’il eût été préférable d’employer l’or caché à la création d’une banque pour le commerce extérieur, avec un crédit agricole, en vue de la culture intensive de certains produits alimentaires tel que: riz, ignames, maïs, nos fruits et nos légumes? Malgré sa pauvreté en hommes, la partie cultivable de la terre haïtienne n’a pas encore donné le vingtième de ce qu’elle peut produire...
Nous avons un exemple encore plus frappant, parce que s’offrant à nos yeux, du rôle prépondérant de la Banque dans le commerce extérieur des nations. C’est l’installation de la Banque de l’Union Parisienne en Haïti, en 1881, sous l’appellation flatteuse pour nous de “Banque Nationale d’Haïti.” S’il est vrai qu’elle rendit des services appréciables à notre exportation, il est juste de dire qu’en facilitant nos affaires avec la France, cette institution ne fit que maintenir les traditions coloniales. Et, de fait tant que cette facilité pouvait trouver sa contre-partie dans le développement prodigieux de la mode et du commerce français en Haïti, les banquiers de Paris montrèrent un vif intérêt à nous le conserver. Mais, à partir de 1915, époque à laquelle l’expansion commerciale américaine commença à contre-carrer cette sorte d’hégémonie, la France se désintéressa peu à peu de nos produits, de notre café, jusqu’à prendre finalement contre une cliente séculaire, qui était bien en droit de compter sur son concours, au fort de la crise 1929–1940, des mesures économiques inqualifiables.
D’autre part, qu’a-t-on observé, depuis le transfert de la banque au groupe financier américain? Le commerce yankee s’est infiniment accru en notre milieu. Il faut avoir été témoin, comme celui qui écrit cet article, des opérations du Portefeuille de la B.N.R.H., durant la période de 1922–34, pour se faire une juste idée de ce que l’aide bancaire constitue pour un commerce. Disons que, sans toutes ces facilitées et cet intérêt particulier que la nouvelle banque accorda aux garages américains, jamais il n’eut été possible au commerce de l’auto, par exemple, de se développer comme il l’a été en notre milieu, dans une proportion dépassant même le pouvoir d’achat de l’haïtien.
Nous sommes, à la veille de la paix, partisan d’une banque haïtienne dans ses buts aussi, c’est à dire créée à l’aide de l’apport haïtien pour des buts essentiellement haïtiens. Et, en vérité, tant que le pays n’aura pas une banque ayant en vue cet objectif, il ne marchera que lentement sur le terrain commercial. Nos produits iront sans doute, vers d’autres rives; mais, l’économie du pays s’en ressentira toujours des concessions et privilèges auxquels il faudra le plus souvent souscrire pour arriver à cette fin.
C’est en pensant à toutes ces choses, que nous avons trouvé dans le projet de la Banque Internationale une opportunité pour les petits Etats, grâce au droit que leur assureront leurs apports respectifs au capital versé (l’apport de Haïti sera de or 5,000.000.00), de réelles facilités bancaires pour le plein développement de leur commerce extérieur.
Pour cela, néanmoins, il convient de préparer une équipe d’haïtiens ayant fait des études économiques appropriées, détenteurs de titres universitaires, à qui il ne manque peut-être que la pratique de la banque. Il faudrait, dans ce même esprit, donner un brin de chance aux jeunes gens qui travaillent à la Banque Nationale et à la Royal Bank en permettant qu’ils ajoutent à leur belle pratique des transactions bancaires, des connaissances théoriques qui feraient d’eux des banquiers accomplis pouvant représenter le pays partout, à la Banque Internationale de demain si bien entendu, l’organisme doit présenter la physionomie que nous lui avons prêtée.
Nous en connaissons de ces haïtiens travaillant actuellement à Port-au-Prince ou en Province qui ont des bases classiques et l’entregent nécessaire pour être orientés vers la carrière.
On a accordé des bourses à l’étranger pour toutes sortes d’études, hormis les études bancaires. Le moment ne serait-il pas venu de réparer cette omission?...
Marcel Salnave
Haïti-Journal 9 avril 1944
03:05 Publié dans Banque et Finances | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
05.04.2006
Les Banques et le Commerce National
Avec le décret-loi sur le commerce de détail, quelques petits commerçants étrangers qui ne seront plus habiles, d’ici le 1er février 1936, à professer comme détaillants, penseront – ainsi que le mouvement se dessine déjà – à abandonner la place. Ils seront remplacés par des haïtiens. Dès lors, il peut être intéressant de savoir quelles seront les dispositions de nos banques à l’égard de leurs nouveaux clients. A supposer que nos établissements de crédit aient été hostiles au commerce national, comme cela se disait avec quelque apparence de vérité, il y a quelques temps,vont-ils maintenant changer d’attitude, pour que la politique économique du Président Vincent produise tout l’effet que le pays en attend?
Concernant la Banque Royale du Canada, nous devons dire que nous ne sommes pas juge de ses mesures, quelles que celles-ci aient été et puissent être. Mais, s’agissant au contraire de la B.N.R.H., même quand cette institution eût pratiqué dans le passé une politique néfaste aux commerçants nationaux, nous devons admettre sans restriction que, depuis son transfert au gouvernement haïtien, cette attitude est modifiée ipso facto.
Aussi bien, notre article n’est dicté par aucune sorte d’appréhension. Non, nous n’avons aucune crainte au sujet des agissements de la Banque Nationale, mais, à cause justement de cette perspective de coopération, nous croyons devoir mettre ceux qui vont se lancer sur le marché, en garde contre toute illusion également. Car, nous pensons que les banques, en tout état de cause, sont astreintes à des règles d’administration. Il peut être vrai qu’elles refusent parfois, souvent même, d’accorder des crédits; mais, il est douteux que les crédits soient refusés sans motifs. Et pour être impartial, on doit dire qu’il n’est pas un seul de nos commerçants travaillant selon les conseils de nos banquiers, qui n’ait mérité leur confiance et obtenu des facilités. Malheureusement, beaucoup s’imaginent qu’il suffit d’ouvrir un magasin, pour avoir aussitôt droit aux faveurs des établissements de crédit. Quelqu’un ne nous a-t-il pas présenté les maisons syriennes, à l’appui de cette croyance?
Les syriens! C’est exact qu’ils ont des avantages considérables qui ont permis le rapide développement de leur commerce. Cependant, nous permettra-t-on d’ajouter qu’ils n’ont joui des crédits qu’indirectement, par l’intermédiaire des grosses firmes qui les avalisaient. Le petit commerçant haïtien n’a pas toujours cette chance: nous sommes plus égoïste chez nous...
C’est donc lui, le petit commerçant haïtien, qui doit créer la confiance par sa compétence, sa régularité, le respect de l’échéance et l’observance des principes qu’imposent les banques à leurs clientèles.
Nous avons soulevé cette question pour montrer à nos compatriotes – puisque désormais le sort du petit commerce leur est confié – qu’il convient d’entrer dans le marché sans crainte comme aussi sans fausses illusions. Nous pensons que les banques sont des maisons d’affaires avant que d’être les agents d’une politique inavouée. La Banque Royale du Canada – nous en avons la certitude – n’a jamais été plus bienveillante aux étrangers qu’aux nationaux; elle a traité dans le passé, comme elle traite aujourd’hui, sur la base des garanties nécessaires, et en ne considérant que ses intérêts. Quand à la B.N.R.H., il faut quitter cette idée puérile que, parce que banque du gouvernement, elle doive inconsidérément accorder des crédits aux haïtiens. Ici, on est uniquement sur le terrain des transactions, et tout ce qui a toujours été jugé utile pour assurer la bonne fin des opérations sera exigé. Le Président Vincent nous a rendu le commerce de détail, en formant le vœu qu’il devienne florissant entre nos mains, grâce à nos efforts que la B.N.R.H. est naturellement, appelée à seconder. Mais, de là aux crédits irréguliers, c’est-à- dire les crédits consentis en dehors des principes bancaires, il y a loin. Dans le domaine des affaires, toute faveur est inadmissible, dangereuse, impossible pour tout dire.
Marcel Salnave
Haïti-Journal 28 mars 1940
03:25 Publié dans Banque et Finances | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
26.03.2006
La Banque dans notre rouage administratif.
Pourquoi fallut-il qu’une onéreuse transaction d’emprunt fût-elle liée, dès sa naissance, à la Banque d’Haïti, la suivant partout comme une soeur siamoise? Des opérations suspectes, des dettes mal définies auxquelles la nation dut souscrire pour avoir sa banque auront été cause qu’une Institution reconnue depuis longtemps indispensable dans notre rouage administratif, n’a été tolérée plus ou moins de bonne grâce qu’il y a seulement vingt cinq ans, c’est à dire à la conclusion de la Convention Haïtiano-Américaine. Des faits pullulent dans notre Histoire qui montreraient dans quelle suspicion le peuple, encouragé en cela par les politiciens, a tenu jusqu’à mille neuf cent quinze la pensée seulement de la banque. Quand celle-ci, par époque, grâce à la confiance passagère qu’avait su inspirer tel ou tel gouvernement, avait un regain de popularité, c’était pour retomber, sitôt passées les circonstances favorables, dans la mésestime générale. Certains leaders à tort ou à raison, ne désarmèrent contre elle qu’avec leur disparition de la scène politique. La retentissante banqueroute de la Banque de Domingue et ensuite l’affaire de la Consolidation devraient, apparemment leur donner raison à ces antagonistes de notre Etablissement financier, et le slogan “A bas la Banque!” tombé si souvent de leurs lèvres ou de leur plume, prenait alors le caractère d’une chose sensationnellement juste! Pourtant rien n’était plus regrettable qu’une telle attitude.
La Banque, par certaines attributions et particulièrement par le rôle de trésorière de l’Etat qu’elle a assumés dès la concession originaire, aura dénoté de la part des gouvernements qui l’ont instituée ou soutenue contre ses adversaires, une saine conception de l’administration financière, en tout cas, le désir sans équivoque de ne pas laisser les fonds de la République exposés à la dilapidation et au pillage des révolutions triomphantes.
Avant d’avoir atteint son stade actuel de perfectionnement, notre service de la Trésorerie a connu diverses transformations. Il n’est pas sans intérêt de le montrer sous le régime colonial, ou l’on voit les officiers du Roi traiter les finances avec compétence et une rare probité, et où l’on voit également, plus tard, à l’époque de la Révolution Française, par une simple substitution de personnel, Messieurs les Commissaires de la République compromettre l’œuvre administrative, saine de leurs devanciers. Cela, en passant, ne donne-t-il pas raison à la thèse que les institutions sont passives en soi et ne valent que ce que valent les hommes qui les mettent en œuvre?
L’héritage laissé par ces messieurs de la République n’était pas, en vérité, bien enviable et ça aura été le mérite des premiers chefs haïtiens d’avoir défrayé les dépenses de la nouvelle patrie dont l’administration généralement quelconque, aux premiers temps de l’indépendance, présentait un véritable chaos. Dessalines, Pétion, Christophe, chacun sut, à son heure, organiser le rouage administratif avec plus ou moins de succès. Christophe avec même un très grand succès, et l’historien du roi, le prestigieux écrivain Louis Mercier, tout récemment, dans la lettre à notre directeur Félix Viard, publiée dans la revue “Le Temps”, faisait état des finances prospères de l’ancien régime du nord.
En ce qui concerne la présence de la Banque dans notre Service Financier, il y a parmi les Lois et Actes de la République recueillis par Lustant Pradine, un contrat passé en avril 1826, entre le gouvernement de Boyer et un groupe de Capitalistes pour la création et l’exploitation d’une Banque d’Etat au capital de 6,000.000.00 de gourdes avec pouvoir d’émettre ses propres billets garantis cent pour cent par le montant de l’encaisse métallique. On n’a aucune trace, néanmoins, que cet Etablissement ait fonctionné, bien que des personnes dignes de foi prétendent que le gouvernement dût en décréter la liquidation, après que ses administrateurs avaient fait preuve d’inexpérience.
En 1875, la question est sérieusement reconsidérée et sous l’impulsion de Septimus Rameau Ministre de Domingue, la première Banque d’Haïti est crée. Mais elle passe bien vite dans la chanson – mauvais signe! Les noms de ses administrateurs sont sur les lèvres du peuple. Emportée par la tourmente révolutionnaire, elle ne laissa pas moins à la charge de la République d’énormes engagements auxquels ses fondateurs avaient dû souscrire, pour atteindre leur but désiré,
De là, croyons-nous, l’origine du parti pris que la plupart de nos hommes politiques, notamment les libéraux de 1889, ont montré contre la Banque. Sans une grande force de persuasion et le triomphe final sur ses adversaires, le président Salomon n’a pas pu instaurer la Banque d’Haïti. Un mot lancé par un parlementaire aux cours de la discussion du projet, montre quelles difficultés étaient rencontrées, à l’époque, à cause justement de la reconnaissance des dettes résultant de transactions antérieures, que les partenaires étrangers posaient comme condition sine qua non de la signature d’un nouveau contrat. – “Messieurs, disait cet orateur-là, le gouvernement ne tiendra pas sa promesse envers les prêteurs. Il doit avoir l’air de faire des concessions...”
De fait, la Banque d’Etat était à ce point indispensable à la réalisation de son programme financier, que le Président Salomon ferait les plus grandes concessions tant à ses ennemis politiques qu’aux créanciers de la République qui étaient de taille à contrarier son projet. Lui, mieux que tout autre, était au courant du gaspillage des fonds publics, dû au manque total de contrôle, à la subordination de la Trésorerie et au pillage. Une Institution capable de résister aux ordres illégaux et arbitraires des chefs militaires, responsable envers l’Etat et faisant confiance, mais en même temps ayant à sa tête des éléments étrangers afin d’inspirer une certaine crainte, étant le seul organisme appelé à mettre fin au pillage de la caisse publique à chaque chute de gouvernement.
Le 30 juillet 1880, Monsieur Etienne Charles Laforestrie, Secrétaire d’Etat des Finances, du Commerce et des Relations Extérieures de la République d’Haïti, et Monsieur Henri Darrieux, officier de la société générale du Crédit Industriel et Commercial, agissant tant en cette qualité qu’au nom d’un groupe de capitalistes, signaient le contrat pour la création et l’exploitation d’une Banque d’Etat, sous le titre “ Banque Nationale d’Haïti.” La loi de Sanction fut publiée dans le Moniteur Officiel du 26 mai 1881, la Banque étant elle-même constituée dès le 12 mars de la même année, avec comme Directeur Monsieur Charles de Montfernant, et comme Président du conseil d’Administration, Monsieur Ernest Lehideux.
Le 29 juillet 1881, les premiers règlements pour le service de la Trésorerie étaient adoptés et la Banque Nationale d’Haïti en se chargeant de ces services, à partir du 1er octobre 1881, s’incorporait ipso facto dans notre rouage administratif.
Sauf la malheureuse affaire de la Consolidation qui fût d’ailleurs réglée à la satisfaction nationale, l’Etablissement a rempli sa tâche avec un souci d’honnêteté et une conscience de ses responsabilités dont tout haïtien paisible désirant l’ordre et la régularité dans les affaires de son pays, ne peut que lui savoir gré. Car, sans un organisme tel que la Banque, rompu à toutes les opérations délicates que comporte le service de la Trésorerie, sans compter celles qui s’y sont ajoutées dans la suite, nées au fur et à mesure des nécessités de notre existence nationale, nous aurions peut-être offert au monde civilisé un spectacle de plus de notre incurie administrative, avant que d’être parvenus à la stabilité actuelle grâce à laquelle nous pouvons, enfin créer dans tous les ordres des services normaux et compétents. Monsieur Frédéric Marcelin a beau écrire: “En effet, jusqu’au 2 décembre 1908 (il faisait allusion au temps pendant lequel, lors du procès de la consolidation, le gouvernement haïtien assura le Service de la trésorerie) et durant même la période révolutionnaire qui aboutit au triomphe du Général Antoine Simon, la recette générale, gérée exclusivement par des haïtiens, donna le plus parfait exemple de l’ordre et de la régularité”, (Emprunt nouveau même Banque, page 61) qu’aussitôt il est obligé d’admettre que le désordre recommença.”
Dès l’ors, qu’importe que ce fût “avec le nouvel ordre de choses.” Aussi bien, ce qui a donné toute son importance, en ces temps troublés, à la Banque, ce ne fut pas tant l’impossibilité d’instituer un Service Financier exclusivement haïtien, mais le fait qu’il se trouvait toujours d’autres haïtiens, mauvais citoyens, pour refaire “un nouvel ordre de choses” et recommencer, à chaque fois, “le désordre”.
Nous voyons ce que nous avons perdu avec la Banque. Sans doute, personne ne saurait contester qu’elle nous a coûté très cher même; mais, nul ne peut imaginer la profondeur de l’abîme dans lequel serait tombé le pays sans l’aide tout au moins administrative qu’elle nous a fournie de 1881 – abstraction faite du temps d’arrêt qu’on sait – au 28 mars 1935 (La loi sanctionnant le contrat de vente intervenu le 12 mai 1934 entre la Nationale City Bank de New York et l’Etat haïtien, a été votée le 28 mars 1935), date à laquelle, à la suite d’une des plus heureuses transactions du gouvernement de M. Vincent, le grand Etablissement Financier de la rue Abraham Lincoln, devenait propriété exclusive de l’Etat haïtien.
Marcel Salnave
Haïti-Journal 28 mars 1940
03:50 Publié dans Banque et Finances | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
L’Œuvre administrative de M. Voorhies.
La Banque Nationale de la République d’Haïti, telle qu’elle fonctionne actuellement, est une reproduction, sur petite échelle, de la National City Bank of New York, une des banques les mieux organisées du monde. Ce résultat n’a pas été obtenu sans difficulté par le Directeur sortant, M. Walter F. Voorhies. C’est qu’en 1922, à la ratification par le gouvernement haïtien de la cession du contrat de 1910 au groupe financier américain, il ne s’agissait pas d’établir - ce qui eût été facile - mais de transformer la banque, autant dire imposer à la clientèle comme au personnel de l’ancien établissement des systèmes qui, étant donné l’opposition des deux conceptions française et américaine, devaient à tous les instants choquer les vieilles habitudes.
En ce qui concerne le rapport au Commerce avec la Banque, un exemple entre cent, fera comprendre les difficultés de la tâche qu’avait assumée Monsieur Voorhies. Le régime d’avant 1922 (celui de la Banque de l’Union Parisienne) ne faisait pas de la présentation du bilan une condition indispensable pour l’obtention d’un crédit. Le commerçant venait “causer” avec le Directeur, l’invitait à visiter son magasin, donnait des références, sur la foi desquelles on établissait une “fiche de renseignements”; si ceux-ci étaient favorables et que le directeur eût confiance personnellement, le crédit était accordé. Les rares maisons qui, par cruspule sans doute, soumettaient leurs bilans, ne le faisaient qu’irrégulièrement. M. Voorhies s’est opposé formellement à ce système arbitraire. Malgré le tollé soulevé au début par l’application des nouveaux principes, il n’y a pas actuellement un seul client dont le dossier ne soit en règle à la banque, dossier formé en partie par les bilans annuels, les états de profits et pertes etc... Ces pièces représentent pour le Département de Crédit un élément d’appréciation indispensable, lorsqu’il s’agit de traiter avec une maison d’affaires.
Quand à la réorganisation de l’administration intérieure, pour avoir une idée des difficultés rencontrées là-aussi, il suffit de savoir que jusqu’à l’inspection de l’année dernière par les “auditors” de N.C.B. of N.Y., des écarts étaient encore relevés à l’égard des règles de la banque mère contenues dans “Practice and Procedure” - une sorte de code, puisque tout y est prévu, jusqu’aux sanctions applicable à chaque faute.
Au point de vue technique pure, le directeur Voorhies n’a pas été moins habile. La comptabilité de la Banque est un chef-d'œuvre de clarté et de simplicité. En dehors des livres légaux, un grand nombre de livres auxiliaires ont été créés par quoi les recherches, voleuses de temps, sont réduites au minimum. Un livre contrôlant un autre livre, et chaque livre étant tenu par un employé différent, la moindre erreur est découverte comme on le comprend du jour au lendemain, sinon le soir même, à la clôture des opérations. De cette sorte on n’a qu’exceptionnellement l’occasion d’aller aux pièces initiales. Celles-ci, d’ailleurs, sont des fiches numérotées (dans la plupart des cas) et elles sont classées dans un ordre si rigoureux qu’on les trouve, au besoin, avec une facilité incroyable. Il faut n’avoir pas vu les paperasses de l’établissement avant 1922, pour ne pas rendre hommage à l’esprit d’ordre de M. Woorhies.
Le côté essentiellement matériel n’a pas été non plus négligé. C’ est sous l’administration de M. Voorhies qu’ont été installées les cages métalliques de la Caisse, qui sont la plus grande protection qu’on puisse accorder aux caissiers, qu’a été construit le deuxième caveau qui forme avec l’ancien, les caveaux jumeaux d’un aspect si imposant. C’est encore ce directeur soucieux des responsabilités de la Banque, qui a suggéré et obtenu le montage du dernier caveau avec étage, affecté à la garde des timbres du gouvernement. A M. Voorhies revient, enfin, pour fermer cette énumération déjà trop longue, la transformation du local de la Banque: cette suite de colonnes, ces galeries interminables, cette entrée monumentale conçues et exécutées par l’ingénieur architecte haïtien Georges Baussan, qui font ranger la Banque parmi les plus beaux édifices de Port-au-Prince.
Voilà, en raccourci, l’oeuvre administrative de M. Voorhies et dont le pays va bénéficier, grâce au succès de la politique financière et nationaliste du Président Vincent. Notre croyance est que, avec le nouvel état d’esprit tendant à la gestion honnête et compétente de la chose publique, la Banque Nationale de la République d’Haïti, propriété exclusive du gouvernement haïtien, ne périclitera pas aux mains de ses nouveaux administrateurs.
Marcel Salnave
Haïti-Journal 9 juillet 1935
03:10 Publié dans Banque et Finances | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
14.03.2006
La Banque Etrangère (Suite)
En supposant que la Banque Royale du Canada veuille laisser dans ses caveaux à Port-au-Prince, les fonds indispensables pour créer et entretenir un mouvement - nous ne disons pas intense - mais simplement normal d’affaires, quel devrait être le mécanisme pour que cette institution n’encoure, à son tour, aucun risque avec une clientèle dont les moyens de remboursement sont extrêmement limités? Il convient que nous en donnions l’avertissement. Nous ne traitons pas, ici, un cas ordinaire appelant uniment l’application des règles communes aux opérations bancaires des grands centres. Nous sommes en présence d’une population pauvre qui travaille, nous ne savons pourquoi, puisque le salaire qu’elle reçoit (et cela à quelque degré de l’échelle sociale) ne lui permet pas d’épargner. Nous sommes en présence d’une population qui vit, nous ne savons comment, puisque virtuellement la portion du numéraire en circulation réservée à l’achat des articles indispensables à la consommation, donc à l’entretien de l’homme, est très au-dessous de la moyenne d’une existence, même modeste. Mais nous sommes en présence, malgré tout, d’une population qui demande à vivre, qui demande à perpétuer l’espèce, puisque aussi vrai que la vie est le bien suprême, sinon l’unique que le ciel a fait à l’homme ici-bas. Cette dernière constatation est un impératif catégorique. Tous, tant que nous sommes nous devons travailler à la conservation de l’espèce. Trouver un système qui améliore les conditions de vie, en créant le mieux être général, telle est, à nos yeux du moins, l’obligation à laquelle n’échappe aucun organisme social.
On ne fait nul grief à la Banque Royale du Canada de développer ses affaires, dans le monde, suivant une norme qui assure infailliblement leur bonne fin. Tant de régularités qu’elle apporte dans la direction et l’administration de son entreprise conditionnent ce succès. Le reproche qu’on lui adresse et qui est sans doute, mérité, c’est de nourrir, on dirait, un certain mépris du pays. Une telle attitude est injuste; car, l’homme devrait être solidaire du milieu où il développe ses facultés.
La clientèle haïtienne, eu égard à nos maigres ressources et à notre mentalité, mérite d’être traitée suivant des règles locales à créer de toute nécessité où ne sera pas exclue la prudence traditionnelle du banquier, mais où l’on noterait néanmoins, une tendance généreuse. Qu’on lui donne des chances d’avancement à cette clientèle, un crédit limité à ses responsabilités et réglé au gré des habitudes internes, et l’on sera, alors étonné des progrès de notre vie économique, admirablement soumise à une règlementation faite à son aune.
Il y a des experts à la banque Royale du Canada. L’établissement du système que nous souhaitons ne serait qu’un jeu pour leur technique entraînée. Qu’ils suggèrent quelque plan! Qu’ils montrent enfin que leur banque n’est pas venue s’établir en Haïti pour compliquer d’avantage nos moyens d’existence, en drainant, de la manière la plus régulière - il faut le reconnaître - le peu d’argent, le peu de sang qui nous reste.
Marcel Salnave
Haîti-Journal 18 janvier 1949
03:45 Publié dans Banque et Finances | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
La Banque Etrangère (Suite)
Nous ne sommes pas l’ennemi des banques. Plus il y en a , mieux cela vaut, et nous nous rappelons avoir déjà attiré l’ attention sur la grande erreur d’avoir pris, dans le passé, un décret qui subsiste encore, subordonnant leur établissement en Haïti à une condition assez prohibitive. En allant au fond des choses, on verrait que le décret en question a été pris et maintenu dans l’intérêt de la B.N.R.H. devenu propriété de l’Etat et dont on était anxieux de conserver la clientèle. Déjà, la concurrence de la Banque Royale du Canada appelait cette protection.
Mais, là-dessus, on s’y est mal pris - il faut en convenir. On a édicté qu’aucune banque au capital de moins de $1,000.000.00 ne pourra s’établir en Haïti, sous prétexte qu’il y a lieu de défendre l’épargne haïtienne contre la conduite parfois peu scrupuleuse des petits banquiers n’offrant pas toutes les garanties nécessaires. C’était à l’époque où les juifs européens, fuyant l’enfer de l’Allemagne d’Hitler, arrivaient ici en assez grand nombre avec de petits capitaux et le désir maintes fois manifesté de les investir dans des opérations financières courantes. On pouvait avoir de bonnes raisons de douter de l’honnêteté de quelques-uns d’entre eux. Mais, alors, il était facile et plus intelligent de leur interdire simplement le droit d’être des établissements de dépôts, sans faire obstacle à leur activités en tant que Comptoir d’Escompte.
Depuis le public haïtien souffre de manque d’argent, privé qu’il est de tout crédit, de toute aide bancaire.
On se plaît à expliquer pourquoi l’haïtien n’a pas de crédit. La principale raison en est (on se garde de la donner) que la circulation monétaire est trop pauvre en Haïti.
Comment pourrait-on jouir d’un crédit, si minime soit-il, là où l’argent est rare? Le peu qu’il y en a ne va, ne peut aller qu’à ceux offrant des garanties et dont la régularité des affaires diminue les risques du négoce. Les banques, en Haïti, prêtent d’abord aux commerçants, quand le choix devient nécessaire, à ceux qui sont tellement bien dans leurs “business” qu’en réalité, ils pourraient se passer de crédit. Supposons pour illustrer ce que nous venons de dire, qu’il y ait en présence deux clients d’une solvabilité éprouvée: l’un qui présente une demande d’emprunt, mais dont le compte, par ailleurs, est actif, et l’autre qui, actuellement, se trouve dans un réel besoin d’argent. Il est certain - et cela part d’un bon naturel - que la disponibilité bancaire ira à celui qui offre le plus de garantie, celui dont le compte est créditeur. En l’occurrence, seule la banque aurait pu intervenir avec un haut esprit de justice pour servir le client embarrassé momentanément. Mais il est évident que l’humanité n’en est pas encore là. Et l’argent, oh! ironie, va à celui qui en a déjà.
Nous ne nous élevons pas contre. Nous luttons pour qu’il y ait seulement de plus grandes disponibilités pour Haïti. Nous luttons pour que la Banque Royale du Canada, plus particulièrement, dont les ressources sont immenses, laisse plus de fonds en Haïti, garde pour les besoins du milieu, tout au moins, les dépôts qu’elle reçoit du commerce et des particuliers.
Marcel Salnave
Haïti-Journal le 17 janvier 1949
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12.03.2006
La Banque Etrangère (Suite)
L’homme de la rue emploie cette métaphore pour désigner l’argent qu’il gagne par son travail: “cé sueur front nou”, formule qui rencontre cette autre soi-disant d’essence divine, mais qui ne serait qu’une sentence économique à la fois cruelle et équitable: “tu gagneras ton pain à la sueur de ton front”
Il s’évidente donc que l’homme pour vivre, doit travailler. En travaillant, il dépense une certaine somme d’efforts qui appauvrissent son sang. Mais, comme le pain est un aliment très riche, il restitue ses forces, son sang à l’être qui a peiné pour l’avoir. Dès lors, tout individu conscient et intelligent tant soit peu ne doit-il pas se poser la question à savoir: “Mais est-ce que j’ai récupéré le sang perdu?” Individuellement, sans doute, on se pose constamment une telle question et l’on veille très certainement à tirer un profit quelconque de son travail. On y veille tellement que l’on devient égoïste au point de se considérer satisfait à partir du moment où, quand à soi, on a le pain ou l’argent qui revivifie.
Néanmoins, comme nous formons une communauté et, qui mieux est, une communauté déterminée, le problème n’est pas encore résolu s’il ne l’a pas été par rapport à cette communauté parmi laquelle nous vivons. Sans doute, l’homme est égoïste, et plus il est primitif, ce tempérament est ancré chez lui. Jeune et personnel, le peuple haïtien ne s’est pas encore décidé à régler son bonheur sur celui de la communauté. Pour la plupart d’entre nous, tout va bien à partir du moment où nos propres affaires vont bien. Quand à la grande masse de nos primitifs qui constituent nos principales forces vives, puisque ce sont eux qui peinent le plus pour assurer la production indispensable à notre commerce extérieur, source de richesses, ils sont indifférents à la moindre de ces questions. Le paysan ne se nourrit même pas, bien qu’il en est les moyens: l’argent - d’une part - qu’il aime mieux laisser pourrir au galata, et les vivres - de l’autre - qu’il ne demande qu’à échanger contre l’argent. Mais (nous venons de le dire) comme l’argent, fruit de ses peines, est destiné à pourrir dans un coin, où à perdre toute sa valeur (ce qui arrivera tôt ou tard, à la première opération de retrait), il s’ensuit que le sang haïtien est dépensé et n’est pas récupéré.
Dans nos villes, c’est à peu près la même inconscience notée sous d’autres formes. A part les fonds des commerçants qui accusent un mouvement quelconque qu’on peut comparer à cette circulation (l’argent c’est du sang) indispensable à la vie de l’homme aussi bien qu’à celle de toute société organisée, toutes les économies restent figées, à moins que ce sang haïtien qu’elles représentent n’aille, avec ou sans notre complicité, vivifier d’autres organismes.
Nous parlions de la banque Royale du Canada et de ses $2,222.487.788.51 de chiffres d’affaires. Nous verrons prochainement combien cette institution, bien qu’elle développe sur place un commerce qui semble devoir le fortifier, appauvrit au contraire le sang haïtien.
Marcel Salnave
Haïti-Journal 14 janvier 1949
14:10 Publié dans Banque et Finances | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
La Banque Etrangère
Au commencement de chaque année, la Banque Royale du Canada, succursale de Port-au-Prince, met un certain orgueil à publier dans nos quotidiens le bilan de la grande Institution mondiale.
C’est un bilan global qui présente la situation en chiffres colossaux et il est juste de dire qu’on ne saurait trouver un moyen plus habile de s’attirer la confiance de la clientèle. Dans notre milieu, surtout, où l’émotivité des habitants va jusqu’à la sottise, on s’imagine l’impression - heureuse pour la Banque Royale du Canada - que crée l’exhibition d’un document s’élevant à des milliards. Cette année-ci, pour être exact, le grand établissement de crédit a offert aux lecteurs de nos journaux un bilan se chiffrant à $2,222.487.788.51 et les commentaires qui accompagnent le rapport sur les opérations fermées au 30 novembre 1948, ajoutent que la banque roule actuellement sur un chiffre d’affaires jamais atteint à aucune époque de son histoire.
Que c’est beau! va-t-on s’écrier. En effet, que c’est beau pour une institution de monopoliser, pour ainsi dire une si grande partie de l’avoir du monde! Ainsi donc, voici une entreprise particulière qui, à force de prestige et de maîtrise, arrive à exercer sur le monde un pouvoir que seul l’arbitraire, peut-être, accorde aux dictateurs. Et encore, ce pouvoir est-il limité aux frontières.
Nous admirons, quand à nous, une telle évolution qui n’a à sa base que l’intelligence, la technique et l’honnêteté. Mais, en cette moitié du siècle où, l’humanité se trouve aux prises avec les graves difficultés; où les hommes sont disposés à disparaître s’ils ne peuvent enfin, avoir un peu de bien-être matériel qu’est-ce que cette grande erreur, d’immobiliser et d’accumuler l’or, ce pétrole indispensable à la mise en branle des machines économiques? Nous admettons que le monde a évolué grâce à ce système que nous ne nommons pas. Mais, on doit reconnaître que l’équilibre, après des siècles d’évolutions est rompu. La puissance de l’argent est indéniable. Tous les milieux en ont besoin.
Nous concédons que la Banque Royale dans le commerce qu’elle en fait à travers le monde en accorde beaucoup, autant peut-être que ses coffres en possèdent. Mais, une question se pose quant à notre pays. La Banque Royale aide-t-elle le Gouvernement et la communauté d’Haïti à développer nos ressources? Nous aide-t-elle à remonter le courant à refaire notre crédit? Cette institution présente un bilan condensé. Nous aimerions savoir à combien s’élèvent les dépôts haïtiens parmi ces $2,000.000.000.00; si les fonds déposés sont en Haïti, et dans quelle mesure la prestigieuse banque vient en aide à notre commerce d’exportation ainsi qu’à notre industrie naissante et notre petit commerce. ( A suivre)
Marcel Salnave
Haïti-Journal 13 janvier 1949
02:25 Publié dans Banque et Finances | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
10.03.2006
La Banque Internationale
En ce qui concerne la République d’Haïti, un apport de 25,000.000.00 de gourdes à la Banque Internationale, n’est pas négligeable. Ce montant, ajouté aux capitaux déjà investis dans les entreprises agricoles: Hasco, La plantation Dauphin au Fort Liberté, la Standard Fruit, et quelques autres sociétés similaires, aidera à une exploitation moins rudimentaire du sol haïtien, en contribuant à l’augmentation des grandes cultures méthodiques et à l’établissement d’un matériel en vue d’un commerce extérieur relativement important.
Cet effort, néanmoins, ne suffirait toujours pas à tirer le pays de l’ornière. Mais, comme le concept d’après-guerre n’embrasse pas seulement la solution des problèmes économiques mondiaux, et que les promesses dépassent en générosité tout ce qui a été rêvé jusqu’ici par les peuples, en plus d’une vie nationale paisible et stable, il faut espérer qu’on veuille offrir aux populations en retard, tout ce qui peut concourir à leur bonheur proprement dit: instruction, hygiène, confort et jusqu’aux plaisirs. C’est ici que la banque étrangère trouverait sa place, à côté de la banque indigène, pour, en même temps qu’elle travaillerait à l’expansion chez nous du commerce de sa nation, se prêter au développement de nos centres urbains et ruraux.
Ainsi donc, les deux organismes, l’un national, l’autre étranger, dans leur marche apparemment opposée, devraient fatalement rencontrer l’idée de la Banque Internationale qui vise, avant tout, à l’interpénétration commerciale, pour le bien-être de tous les peuples. Nous avons vu combien le commerce de l’auto s’est développé en Haïti à un rythme inimaginable, dès que les banquiers pouvaient accorder des facilités. Eh! bien, pourquoi n’en serait-il ainsi de tout ce dont peut avoir besoin le pays? Des banques étrangères y viendraient s’établir pour la conduite d’un immense négoce avec l’extérieur, avec l’industrie américaine, par exemple. Il semble qu’une telle réalisation entre deux pays signataires de l’Entente de Bretton-Woods, répondrait parfaitement à l’esprit des projets d’après-guerre, à un moment surtout où il va falloir transformer des centaines de milliers d’usines de guerre. Car en même temps qu’elle assurerait un débouché au partenaire américain, cette transaction viendrait permettre à l’haïtien d’améliorer ses conditions d’existence.
Or, il faut de bonnes routes carrossables à Haïti; un chemin de fer traversant le pays du Nord au Sud. Le séjour, à l’intérieur, dans nos plaines et nos campagnes, pourrait être rendu plus agréable, grâce à l’installation de ce qu’on est convenu d’appeler la vie moderne: électricité, maisons proprettes, distribution d’eau potable. D’où la nécessité par-là de grands travaux hydrauliques et de constructions. Nos principales villes, elles-mêmes, devraient être améliorées, au point de vue de l’hygiène et de l’urbanisme et, dernièrement les journaux parlaient de la proposition d’un homme d’affaires sud-américain, au sujet de l’instalation du W.C moderne dans toutes les maisons de Port-au-Prince.
D’autre part, le gouvernement est toujours en face du problème séculaire de l’analphabétisme de la masse. Il lutte aussi contre le paludisme, la tuberculose, la syphilis, et pourrait rapidement terrasser ces ennemis d’un autre genre, s’il disposait d’argent pour entreprendre des travaux sanitaires, construire des écoles, des églises, des hôpitaux, des cliniques, dans nos confins les plus reculés. Et nous ne parlons pas de l’individu, du consommateur haïtien pris isolément, qui ne demanderait pas mieux que d’arranger sa vie, selon le goût américain, si des facilités de paiement lui étaient offertes.
Par rapport aux capitaux étrangers, voilà à grands traits, les besoin haïtiens. Comme on le voit ces besoins ne sont pas dans l’exploitation du fond, qui devrait être la part d’action réservée aux régionales.
Si la banque haïtienne, avec son apport de cinq millions de dollars, doit aider au développement du commerce extérieur du pays, de façon que, bien que maigre, on constate, malgré tout, la contribution d’Haïti à l’échange international, la banque étrangère, de son côté, devrait librement travailler ici, comme nous l’avons dit plus haut, à l’expansion du commerce de sa nation. Mais, l’acheteur haïtien ne pourrait se prêter à un tel mouvement que s’il trouve le crédit à long terme. Il aura son appareil de radio, s’il peut le payer un dollar par mois; son piano, s’il lui est permis de verser trois à cinq dollars par mois; sa maison, s’il trouve la compagnie de construction qui n’exige pas un terme de remboursement dépassant le montant d’un loyer mensuel.
Ce qui précède et qui, certainement ne se réfère pas seulement au cas haïtien pourrait bien, après tout, faire l’objet des statuts de la banque de demain.
Sans doute, toutes ces transactions: emprunts, facilités de crédit, opérations commerciales, seront encore du ressort des banques ordinaires, nationales ou particulières, répandues sur la surface du globe. Mais, comme tous les systèmes actuels sont appelés à être supplantés par les idées d’après-guerre, ces institutions devront modifier leur technique au gré de la banque Internationale dont elles deviendront, tôt ou tard, autant de filiales, afin qu’il y ait, désormais, sinon une Banque Unique, du moins des facilités et des conditions de crédit également avantageuses pour tous et dictées, si l’on veut, par l’esprit de l’Entente Internationale de Bretton-Woods.
Nous savons qu’ils sont nombreux, ceux qui persistent à ne pas croire aux transformations profondes qui s’annoncent dans la vie des peuples. Tous ces projets, pendant la guerre, ne sont que des mirages, un beau rêve qui va se dissiper en même temps que le cauchemar des bombardements: telle est, du moins, l’opinion qui contrebalance, en quelque sorte, les idées généreuses parties des grands centres qui mènent la lutte contre le nazisme.
Des deux courants, où est la vérité?
Nous disons que ce n’est pas le moment de rechercher la vérité. Il s’agit simplement de croire. Le scepticisme a trop nuit déjà au succès des nobles aspirations, et il conviendrait, sans doute, de lui tordre le cou, comme à l’autre. Il est bon que les esprits se ravisent et commencent à considérer comme chose possible, le bonheur de l’homme ici-bas. Tous ces bouleversements que l’histoire a noté patiemment depuis que les hommes s’agitent, ne sont, peut-être, qu’un lent acheminement vers une existence terrestre idéale.
C’est pourquoi, loin de douter de la sincérité des promesses actuelles, tous les petits peuples engagés dans la conflagration mondiale, devraient au contraire, en faire les buts de leur guerre, de leur dernière guerre...
Marcel Salnave
Haïti-Journal 29 août 1944
03:25 Publié dans Banque et Finances | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
05.03.2006
L' Après-guerre
Quiconque a suivi les démarches des Grandes Nations belligérantes en 1914-1918, à l’époque où la première conflagration mondiale créait les mêmes problèmes d’après-guerre, peut constater que la question qui, aujourd’hui encore, absorbe le plus la pensée des hommes d’Etat, dans l’ancien comme dans le nouveau continent, c’est celle de l’ expansion du commerce extérieur. La seule variante, c’est que tandis qu’elle était considérée, en 1918, sur le plan strictement national, la question est maintenant étudiée suivant une conception moins égoïste appelant la coopération de tous les peuples. Ainsi, après avoir passé de l’individualisme à la nationalisation, le monde semble marcher résolument vers l’internationalisation de l’effort commercial, et le projet d’une Banque Internationale, qui vient d’être adopté à la récente conférence économique des nations à Bretton-Woods (E.U.A.) est, sans doute, né de ce désir de développer à l’infini les ressources et le commerce du monde entier.
Ce projet il faut le reconnaître, met les pays producteurs en face d’un large horizon; car, il signifie, ce projet, la levée des barrières douanières, de plus grandes facilitées de crédit pour le développement de l’agriculture ou de l’industrie des peuples et, enfin, les moyens de transport indispensables à la vente des produits d’exportation. Si une telle perspective annonce une ère nouvelle de prospérité pour tous, il est bon de croire, néanmoins, que tous n’en tireront pas une somme égale de bonheur. Là aussi, l’intelligence et la technique auront à jouer leur rôle, il y aura dans cette innombrable famille des nations des parents pauvres et des parents riches, pour la raison que tous ne vont pas pouvoir également profiter des avantages qui découleront des accords universels.
Nous ne sommes pas bien renseignés au sujet de l’importance que les peuples, en particulier les petites républiques de cet hémisphère, accordent au projet de la Banque Internationale. Nous pensons, toutefois, que la clairvoyance des gouvernements doit leur avoir dicté des mesures propres à faire que la participation des petits pays à ce rouage économique international, ne soit pas une grimace. Sur le plan théorique, par exemple (c’est le seul point qui arrêtera notre attention aujourd’hui) , a-t-on pensé à préparer une équipe de citoyens spécialisés dans les questions bancaires, ayant une certaine compétence pour porter la parole au nom de leurs communautés respectives dont les intérêts auront toujours besoin d’être défendus au conseil d’administration du grand établissement financier? Et, puisque l’organisme sera international, le fait ne pourrait-il pas se produire qu’un péruvien, un vénézuélien, un guatémaltèque, un panaméen, ou qu’un cubain vienne siéger à l’administration locale haïtienne tout comme des représentants haïtiens iraient participer à la direction de quelques “Branches” ailleurs? L’hypothèse est d’autant plus réalisable que les pays adhérents auront quelquefois intérêt à étudier les marchés étrangers en vue d’y développer, éventuellement, leur propre commerce extérieur. Car il ne faut guère se méprendre là-dessus. Si, du point de vue de l’aide financière, la Banque Internationale devra avoir la même attention à l’égard de tous, il ne reste pas moins vrai que la concurrence sur le marché mondial, en ce qui concerne la vente des produits, continuera de subsister entre les peuples. La présence donc d’agents ressortissants des pays intéressés sera utile pour la propagande, l’information et l’étude des conditions de crédit, part qui incombera toujours au producteur avant que de concerner l’organisme international, quels qu’en soient, d’ailleurs, la bonne foi et l’esprit d’entraide.
D’autre part, les succursales à établir dans les divers pays, en connexion avec la Banque Internationale, seront administrées et dirigées tout au moins en partie par des éléments indigènes. Cela sera indispensable pour l’attention spéciale qu’il s’agira, alors, d’accorder aux intérêts commerciaux de tout pays signataire de l’entente. Jusqu’ici, les banques qui ont établi leurs comptoirs aux quatre coins du monde n’ont travaillé qu’à l’expension du commerce extérieur de leurs pays respectifs. Les banques d’outre-mer de l’Angleterre, avec leurs succursales et leurs agences, s’étendant sur toute la surface du globe, n’ont entendu faciliter que le développement du commerce britannique qui atteignit en 1914, le chiffre formidable de 15 milliards de francs. L’Allemagne, en 1880, avait un commerce extérieur de 3 milliards de francs. Ayant mis en pratique le système bancaire de l’Angleterre, elle vit passer ces trois milliards à 12 milliards de franc en l’espace de vingt-cinq années à peine, grâce à l’activité de ses banques pour l’Orient et l’Etrême-Orient et pour l’Amérique Latine. L’Amérique avait compris le problème un peu tard; mais, dès qu’elle eut opéré sa réforme bancaire pour l’expansion de son commerce, elle occupa une place enviable dans le commerce mondial. La France, dans un même esprit, dût également réformer son régime bancaire.
Ces exemples servent à montrer qu’en tout état de cause, une banque exclusivement étrangère, quels que soient les services qu’elle rend au pays où elle est installée, n’est point l’organe qui permettra au commerce d’exportation de ce pays-là de s’étendre, puisque cette banque y est pour faciliter le commerce de sa propre nation à l’exclusion de celui des autres. La Banque Nationale d’Haïti (quelle ironie!) de 1881 à 1910, réalisa-t-elle, même une seule fois, la promesse inscrite dans son contrat de concession d’aider au développement de notre agriculture? La Banque Nationale de la République d’Haïti, de 1910 à1922, et même après son transfert au groupe financier américain, de 1922 à 1934; la Foreign Bank, la Banque Royale du Canada, ont-elles été plus portées à créer un crédit agricole? Le commerce haïtien piétina sur place, malgré la présence ici de capitaux importants, parce que ces capitaux n’étaient pas destinés au développement économique du pays.
Si, au moment opportun, un pays n’avait pas d’hommes préparés pour les diverses tâches énumérées tout au long de cet article, il peut être sûr d’être handicapé; en tout cas, il ne tirera pas de l’entente de Bretton-Woods tous les avantages qu’il est en droit d’en attendre.
Dans tout ce qui se dessine sur le terrain économique, pour l’établissement d’un monde meilleur, une large part est réservée à la discipline, à la préparation, à la technique et à l’intelligence. Considérés sous cet aspect, les projets d’après-guerre sembleraient porter dans leur flanc, des germes de désillusions capables de ruiner, si l’on n’y prend garde, les plus légitimes espérances.
Marcel Salnave
Haïti-Journal 1 août 1944
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