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20.12.2006

"Zetrenn mouri"

“Zétrenn mouri.” Voilà bien la plus triste nouvelle du jour. J’eusse voulu ne pas l’avoir annoncée moi-même, craignant de faire le désespoir de la marmaille. Mais, tout arrive – c’est bien le cas de le dire – les malheurs les plus inouïs comme les bonheurs inespérés, et chaque année verra, l’une après l’autre, s’en aller les vieilles traditions, tandis que de nouvelles naîtront à leur place. Et je me surprends à penser qu’ainsi doit s’accomplir la fin du monde, le monde qui ne disparaîtra sans doute point; mais, qui se renouvellera à l’infini, selon la pensée et le génie des hommes.

Sait-on à combien d’années remonte la tradition des étrennes? Oh! ne cherchons pas. C’est plus vieux que notre ère. Le roi Sabin Tatius avait accompli un grand fait. Il avait essayé de reprendre par les armes les filles sabines enlevées par les romains (cherchez partout la femme...) et son peuple, pour l’en glorifier, lui présentait chaque année, au commencement du mois de janvier, des branches d’arbres cueillis dans le bois consacré à la déesse strenna personnifiant la force. Ces présents s’appelèrent étrennes par dérivation. Des branches d’arbres!...

“Voici des feuilles, des fleurs, des fruits et des branches...” Donc, la coutume gagna le monde tout en se modifiant. A Rome, les amis s’offraient des dattes ou des rayons de miel et cela voulait dire, d’après Albert Levy: “Que l’année soit pour vous aussi douce que le fruit du dattier ou le suc de l’abeille.” L’Empereur aussi recevait des présents de chaque romain. Mais, celui-là les rendait au double, et l’on rapporte même que “Tibère donnait à chacun quatre fois la valeur de l’étrenne qu’il avait apportée.” Sans doute, les Chefs des nations ont perpétué cette coutume heureuse pour le peuple. Je me suis laissé dire que le Président Vincent s’étant avisé une fois de pratiquer la générosité tibérienne, faillit se ruiner net. C’est alors que Son Excellence dut imaginer, de concert avec la distinguée Mademoiselle Résia Vincent, de faire venir au palais seulement les petits enfants, se souciant peu des grandes personnes, quoi que celles-ci puissent avoir donné.

Malgré les temps extrêmement difficiles, des jouets, des gâteaux et peut-être aussi des enveloppes cachetées seront, cette année-ci encore, distribués aux tout petits. 

“Zétrenn mouri?”
– Pou zott. Pas pour les innocents.

Marcel Salnave
Haïti Journal 20 décembre 1940

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