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18.12.2006
Le mouvement musical à Port-au-Prince
On se rappelle que l’année dernière à pareille époque, le professeur de piano, Basil Codolban, offrait une audition de ses élèves. C’en était la première, après seulement deux années d’enseignement, et cette manifestation avait, sans doute, pour but de montrer les promesses que réserve l’étude méthodique de l’art pianistique.
Pour clore la présente année scolaire, les élèves en plus grand nombre furent, dimanche matin, conviés à la réunion désormais traditionnelle chez les époux Codolban où, parmi la gaieté d’une fête pour ainsi dire improvisée, la plupart eurent l’occasion de faire valoir leur mérite.
L’opinion de tous les assistants, c’est que le nouveau résultat obtenu est on ne peut plus encourageant. Des gosses qu’on avait laissés, il y a dix mois, dans leur “joyeux printemps”, exécutent maintenant les pièces pour petites mains de Tchaïkowski, prélude et fugues de Bach, sonatines de Clementi, selon un sens vraiment remarquable du phrasé, des accents, de tout ce qui constitue, enfin, la grammaire musicale. Il convient de rendre hommage à la méthode de Codolban. Car, chez ces petits êtres qui n’ont pas de personnalité et, par conséquent, aucune expression, tout est la part du maître. C’est étonnant de constater avec quel tact Codolban est arrivé à leur inculquer tout juste le respect de la syntaxe, en leur façonnant un jeu clair, pur, précis, que le jeune sujet rendra expressif, au fur et à mesure qu’il acquerra les expériences du métier. Pour notre part, ce procédé nous parait excellent, en ce sens qu’il préserve la personnalité du jeune artiste de toute influence étrangère.
Quand aux élèves “avancés” Madame Pierre Wiener, Mlles Laudun, Tovar, Ewald, Gardiner, l’Ing. Robert Corvington, pour ne citer que ceux dont nous avons retenu les noms, ils forment déjà une pépinière d’où l’on peut espérer tirer quelques plantes viables. Et il nous semble qu’on ne prépare pas autrement à la carrière artistique. Aussi, Codolban peut-il se vanter d’avoir atteint la première phase de son programme. Les manifestations de l’année dernière et celles auxquelles nous avons assisté dimanche, n’étaient qu’une démonstration. Maintenant, il est possible de classer les sujets, et c’est au cours de la nouvelle année que l’école présentera son véritable aspect. Les auditions, à partir d’octobre, vont être un concours entre élèves de même forces. Or, c’est déjà un stimulant que de savoir qu’on doit concourir. L’élève est obligé de déployer plus d’efforts; il doit désormais travailler non plus en amateur, mais en étudiant consciencieux, soucieux d’une certaine réputation qui vaut autant que celle qu’on voudrait se tailler à l’école ou à l’Université. L’étude de la musique, comme on le voit, s’oriente vers une conception plus sérieuse du grand art. Pour la première fois, l’étudiant musicien se dit que ce n’est pas pour rien qu’il se dépense en argent et en efforts. Ce sacrifice doit conduire à un résultat, quel résultat, sinon la carrière artistique elle-même? Il est évident que tous n’y parviendront pas. Mais l’enthousiasme du moment est appelé à créer une ambiance, et le mouvement laissera finalement le domaine particulier pour gagner la généralité. A part les étudiants musiciens, à part les parents qui caressent le rêve de voir poindre un artiste dans leur famille, un grand nombre d’autres personnes, inconsciemment, apporte une attention spéciale à la musique tout simplement parce que le mouvement est dans l’air. C’est la loi de l’évolution. Ce résultat qui n’est pas loin d’être obtenu forme le deuxième point de Codolban.
La troisième phase viendra naturellement, avec la création tout au moins d’une école de musique. Mais, cette dernière tâche incombe à l’ Edilité, à défaut de celle-ci, au gouvernement, à tout le monde. Car, il importe de corriger cette erreur que “fonder une école musicale, c’est mettre la charrue devant les bœufs", dans un milieu, comme le nôtre, qui a eu le geste que l’on sait à l’égard de Lamothe, notre cher pianiste et dont l’admiration, d’autre part, va jusqu’à l’engouement dès qu’il s’agit de manifestations intellectuelles et artistiques; troupe Louis Jouvet, Aimé Césaire, les vernissages du centre d’art, concert Codolban, Lamothe, Canez, évolution des artistes de Mme Fussman-Mathon à l’Institut Haïtiano-Américain, représentations théâtrales Dominique Hyppolite, Pierre Mayard, Daniel Heurtelou, Stephen Alexis, Etienne Bourand, Luc Grimard pour ne citer, au gré du souvenir, que les événements de notre temps.
Il nous faut nous occuper de nos analphabètes, c’est entendu. Mais la civilisation n’attend pas. Tout pays, si petit et si jeune soit-il, se doit de suivre les grands courants artistiques et scientifiques, et il n’est pas possible, en conscience, d’attendre que tous les haïtiens lisent avant de doter Port-au-Prince d’une Ecole des Beaux-Arts. La politique gouvernementale d’Haïti doit être, suivant la conception du Président Lescot lui-même, une politique du “tout à la fois” ou alors, les haïtiens sont irrémédiablement condamnés à être un peuple arriéré, d’une manière ou d’une autre.
P.S. Une digression est quelque fois dangereuse. Nous faisions un compte rendu d’une réception chez les aimables époux Codolban, et voici que nous nous sommes laissés aller à des considérations dépassant le cadre d’une simple note dans laquelle nous n’avons même pas pensé à remercier la distinguée Madame Codolban, pour la délicate attention qu’elle a montrée à tous les invités, aux journalistes en particulier. Qu’elle veuille bien accepter nos excuses en même temps que nos souhaits les plus fervents pour ce succès grandissant des cours de piano Codolban.
Marcel Salnave
Haïti-Journal 11 juillet 1944
14:20 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note
Commentaires
Un grand merci Marcel pour votre gentil message sur mon blog...
Je vous souhaite quant à moi, le meilleur pour la suite
Amicalement
Miriam
Ecrit par : Miriam | 19.12.2006
J'ai pas mal de Miriam dans mon entourage, dois-je préciser que l'honneur me vient de Miriam Naïli-Dupont dont le recueil "Maux d'Elles" a reçu, il n'y a pas longtemps, la mention spéciale au prix littéraire de l'Aiguillon 2006.
Merci Miriam de votre visite.
Ecrit par : Marcel | 19.12.2006
Salut Marcel,
bon courage pour la suite.
Ecrit par : Paulette | 28.05.2007
Bonjour Tilou,
Accidentellement je suis tombee sur ce site. un petit mot pour te dire bonjour . Bonne continuation et succes dans tout ce que tu entreprendras.
Sigrid
Ecrit par : sigrid | 27.11.2007
S'agit-il de ma cousine Sigrid Landrin ou de notre grande pianiste Sigrid Denis dont je ne me rappelle déjà plus le nom du mari? (Excuser du moindre)De toute manière merci pour votre gentil commentaire.
Ecrit par : Marcel | 28.11.2007

