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13.11.2006
La famille Canez en concert
Dans “La Religion de la Musique”, M. Camille Mauclair écrit en marge de J.S.Bach: “Il m’est échu cette bonne fortune, assez rare, d’atteindre l’âge de dix huit ans, ayant entendu constamment de la musique classique et ne soupçonnant point qu’il en pût exister une autre.”
Bien que l’auteur nous conduise d’une main sûre à travers les méandres de l’art et que ces observations critiques soient marquées au coin du goût le plus heureusement formé, je n’oublierai pas que “La Religion de la Musique” est avant tout un livre d’exaltation où il était permis de n’assigner aucune limite à l’exagération. Je n’irai pas jusqu’à dire, même fort de l’autorité d’un Camille Mauclair, que la forme classique est la seule expression de la musique. Mais, je suis également un exalté. J’adore les classiques avec la foi d’un croyant. Je ne puis revenir d’une audition de Bach – Bach qui a été surnommé le bâtisseur des cathédrales sonores – sans garder l’âme fermée longtemps à toute nouvelle sollicitation, tel le pécheur qui retrouverait le chemin de l’Eglise après s’en être éloigné.
Le choral de Bach: “Si un jour je dois m’en aller” où passe un long souffle mystique, interprété avec maîtrise et une ferveur incomparable par le pianiste Jeagerhuber qu’on n’appelle plus que le professeur, tant il est imprégné des classiques, m’a tellement subjugué l’être que je ne sais plus parler de cette vraie séance d’art offerte hier soir, à Paramount, par le groupe: Mme Valério Canez, soprano; Mme Fritz Dupuy, piano; (accompagnement); M. Valério Canez, violon; Professeur Jeagerhuber, piano (solo et accompagnement.)
Heureusement, ces musiciens sont déjà avantageusement connus. Il sera suffisant de constater qu’ils continuent de grandir en prestige dans le domaine resplendissant de l’art qu’ils n’ont point abandonné. Dans “Message”, revue de MM.Morisseau Leroy et Jules Blanchet dont la publication a été discontinuée, je vantais, il y a quelques mois, la technique et le beau timbre de Madame Valério Canez. Il est intéressant de noter que sa voix est restée toujours forte, bien qu’elle ait gagné en souplesse et en clarté. Ne peut-on se permettre d’affirmer, maintenant, que notre cantatrice gravit d’un pas alerte les degrés de la perfection?
Madame Fritz Dupuy, sœur aînée de Mme Canez (heureuse les familles musiciennes!) n’a voulu se produire que dans quelques partitions d’accompagnements. La parfaite aisance qu’elle y montra cependant, jointe parfois à des élans sentimentaux, trahit un jeu délicat et nuancé qu’on aura, peut-être, l’occasion d’apprécier plus amplement, une prochaine fois.
Quand à notre violoniste Valério Canez, les succès hier soir ont bien couronné ses efforts. Il peut se réjouir d’être, désormais, au seuil d’une carrière qu’il a ambitionnée des sa plus tendre jeunesse.
Il faudrait encore revenir au professeur Jeagerhuber, parler de deux de ses œuvres: “Viens donc” (Chant avec accompagnement de violon et piano) et l’andante animoso, tiré de “Le voyageur”, qui ont figuré avec bonheur à côté des pièces de Puccini, Saint-Saens, Lalo, Pugnani, Kreisler, j’en passe, que contenait encore le magnifique programme. Il faudrait aussi remercier ces artistes; dire combien le public est parti enchanté de ce concert qui fera date dans nos annales artistiques; montrer combien dans leur sphère d’action, ces dames et ces messieurs travaillent à former le goût de notre société. Mais, il faut surtout que je m’arrête. J’ai pris déjà plus que la petite colonne qui m’est accordée, parcimonieusement.
Notre bon Directeur me le pardonnera, sans doute. Il sait que je déborde, dès qu’il s’agit de musique.
Marcel Salnave
Haïti-Journal 6 décembre 1940
00:10 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note


Commentaires
J'ai relu ce texte plusieurs fois et je laisse quelques mots seulement maintenant parce que mon commentaire n'est pas très intelligent, il sera moins visible plus bas sur cette page... Juste une envie de dire que ça m'a rappelé mon premier concert de musique classique dans une Eglise, un grand moment d'exaltation. Et puis c'est étrange la manière dont ces articles ont quelque chose d'intemporel : je veux dire, bien sûr ils renvoient à une situation et à un évènement donné, mais spontanément, si je ne savais pas à quelle période ils ont été écrits, je pourrais tout aussi penser qu'ils sont récents. J'ignore si c'est dû à la qualité de l'écriture et/ou aux sentiments évoqués dans ces lignes. Mais enfin, c'est difficile à expliquer.
Ecrit par : Junko | 19.11.2006
Tu dis vrai Junko. Moi aussi, c'est ce qui m'a toujours intrigué. Ses notes, loin de subir l'usure du temps, et ce dans quelque domaine embrassé, conserve grâce à ses vues prospectives, une portée universelle.
Ah! Vous êtes musicienne? Il me semble que le métier d'écrivain et la musique font bon ménage ensemble.
Ecrit par : Marcel | 19.11.2006
Aujourd'hui, j'ai eu l'avantage de connaitre l'existence de ce site et j'ai deja beaucoup de plaisir a le consulter et surtout celui d'apprendre des choses bien interessantes sur la musique haitienne que j'ignorais jusqu'ici. En attendant de me plonger davantage sur les differents sujets traites par ce grand journaliste que fut Marcel Salnave, je veux feliciter son fils pour cette louable initiative qui est celle d'avoir mis a la portee des internautes le privilege de pouvoir jouir de ces belles pages.
Compliments Lou
Gary Lissade
Ecrit par : Gary Lissade | 10.12.2006
Mon cher Gary, je ne savais pas que tu étais à ce point un fervent de la blogosphère. Il n'y a pas 10 minutes que je t'ai annoncé l'existence du site et déjà tu le parcours. Merci de ta visite, et merci, aussi, pour tes propos d'encouragement.
Ecrit par : Marcel | 10.12.2006
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