15.10.2006

"Dessalines le Grand est un bloc"

Parlons peu...

Nous avons tous le respect de la mort. Mais, le respect des morts – ce qui n'est pas tout à fait la même chose – ne subsiste qu'avec le souvenir des êtres disparus ou ce qui est tout à fait la même chose – la croyance en la persistance de la vie. Monsieur Renan disait que "les esprits envolés de cette terre s'assemblent aux Champs Elysées, selon leurs goûts et leurs affinités." Aussi, avec quelle religieuse émotion n'a t-il pas dédié sa vie de Jésus à l'âme pure de sa sœur Henriette" dont il avait gardé un souvenir vivace.
Je m'excuse d'imprimer aujourd'hui un ton inaccoutumé à ma chronique. Mais j’ai assisté, hier matin, à une des plus importantes manifestations du souvenir. Le gouvernement faisait célébrer un service funèbre à l’occasion de l’anniversaire de la mort de Jean-Jacques Dessalines. La foule, plus nombreuse que jamais, avait littéralement rempli la Basilique Notre Dame et quand eut fini la cérémonie religieuse, avec le même enthousiasme, elle s’était rendue à la statue de l’Empereur, au Champs de Mars, pour des démonstrations patriotiques. Et tout cela m’a remué l’être jusqu’au doute...
Combien je voudrais pouvoir affirmer que nous avons réellement communié dans une même pensée de repentir! Combien j’eusse aimé que ce témoignage de reconnaissance que, chaque année, le gouvernement invite la nation à rendre au Grand Chef haïtien, ne soit pas un acte banal, une simple manifestation artificielle à nos propres yeux mais bien un moment, une minute de foi sincère en les mânes de l’aïeul!
“Dessalines le Grand est un bloc!” Le président Vincent, en empruntant le mot célèbre pour l’appliquer à l’Empereur, dictait par-là l’attitude toute de foi et de respect qu’il importe à nous haïtiens d’avoir envers le père de notre Indépendance. L’action dessalinienne doit être placée au-dessus des contingences et des passions et, véritablement, l’histoire devrait se garder de la commenter. Il faut accepter Dessalines avec ses défauts et ses vertus; croire que ce pays qu’il nous a légué est son oeuvre, une oeuvre inachevée, sans doute, mais que les héritiers ne pourront eux-mêmes parfaire que s’ils y mettent l’esprit de suite nécessaire.

Marcel Salnave
Haïti-Journal 18 octobre 1940