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27.09.2006

La musique de chambre américaine

Codolban, que nous sommes maintenant dispensés de présenter avec ses titres, puisque ce seul nom éveille à l'esprit ce que l'art pianistique contient de sûreté, d'habileté, de correction, en un mot, a exécuté, jeudi soir, au "Rex", son programme annoncé de musique américaine.

Ce concert, une des plus remarquables fêtes artistiques organisées jusqu'ici dans le cadre des relations culturelles Haïtiano-Américaines, a eu lieu comme on le sait sous les auspices du Bureau de Coordination. Jointe aux mérites incontestables de l'artiste roumain et à l'anxiété chez la plupart d'entendre une musique neuve, à peine connue dans notre milieu, cette circonstance devait attirer, pour le bonheur de Codolban, un public nombreux autant que distingué. La musique de chambre américaine ne saurait se révéler, dans de meilleures conditions, à notre grand public.
Est-elle belle et normale, cette musique? Si l'on s'en tient uniquement aux applaudissements, on dirait que le choc n'a pas été violent qu'à dû avoir provoqué une expression assez distante, pourtant, de celle qui, de tradition, s'adresse à l'âme de notre public. De vrai, en exeptant Mac Dowel chez qui persiste l'influence romantique: "Improvisation", "Impromptu", malgré l'utilisation, par instant, de la couleur locale: "Song", "Moonshine", où s'accuse un rythme syncopé, sans doute ce "jazz-time" qui est à la base de la musique spécifiquement américaine, les partitions que nous avons entendues, jeudi soir, sont d'une facture ultra-moderne.
Nous voulons dire par-là que, outre une abondance de rythmes qui est la marque distributive non seulement de la musique étatsunisienne, mais de toute la musique du nouveau continent, les procédés artistiques, du moins des compositeurs qu'on nous a présentés, s'inspirent profondément de la doctrine des Satie, des Stravinski pour qui "un son est une matière, un matériau, un bloc de pierre, une forme d'existence qui doit se suffire à elle-même." D'où, si nous avons bien compris cette formule d' "art pur", exclusion des moyens expressifs qu'offre l'école romantique et même le classicisme: "The Mosquito", Fred Loewe, "Joyancy", Edward Royce.

Cette remarque ne nous porte pas à conclure que la musique américaine n'est pas belle. Mais, il semble que pour l'apprécier à sa juste valeur, on doive se placer sur un terrain spécial. Par exemple, ce "Sherzo humoristique" de Aaron Copland (sous-titre: le chat et la souris) d' une allure si drôle! Il est clair que cette pièce exprime une pensée, mettons: le chat qui rencontre la souris, qui la cajole, se livre à mille petits jeux innocents avec la pauvre victime jusqu'au moment de la manger. Encore deux ou trois petits accords d'une bizarre résonance, après la description qu'on suppose (est-ce qu'une marche funèbre pour une souris a besoin d'exprimer quoique ce soit?) et c'est tout. De l'esprit, rien que de l'esprit. Mais pour peu qu'on comprenne et accepte l'intention de l'auteur, cette pièce amuse. Là-dessus, Copland est d'accord avec Jean Cocteau: "La musique doit avant tout amuser", ce mot pris dans le sens d'exciter le rire, la gaieté. Voilà donc un point de vue. Pour d'autres, la musique, la musique de chambre en particulier, est un apaisement. Elle doit être un appel aux sentiments. Elle s'adresse au coeur:
"Faites-moi entendre une douce harmonie
"Qu'au lieu de comprendre je n'ai qu'à sentir".

Tout au plus, au coeur et à l'intelligence: telle la musique romantique, voire l'impressionisme de Debussy, mais, pas à l'esprit tout seul. Voilà un autre point de vue.

En dehors de ces considérations qui placent un critique désirant être impartial entre l'enclume et le marteau, il importe de tenir compte de l'éducation musicale de chacun. Car il est vrai qu'on finit par aimer la musique qu'on entend constamment. Dans son si beau livre "La religion de la musique", Camille Mauclair rapporte cette expérience personnelle: "Il m'est échu cette bonne fortune, assez rare, d'atteindre l'âge de dix-huit ans, ayant entendu constamment de la musique classique et ne soupçonnant point qu'il en pût exister une autre. Parmi quelques mélomanes, parents ou amis intimes, fervents de la musique de chambre, j'ai été si bien habitué à Bach, Beethoven, Haydn, Cluck, Rameau, que je ne concevais pas que l'art des sons pût être employé à des fins différentes. C'était là pour moi non seulement de la musique belle et normale, mais la seule; en sorte que lorsque je connus l'autre, l'opéra, l'opérette, la musique légère, mélodramatique ou joviale, j'éprouvai la surprise bizarrement désagréable, d'une laideur, d'un désordre, d'un vacarme incompréhensible, d'une sorte de caricature perverse de la musique à la quelle j'étais accoutumé et considérai tout cela comme un peu je considère aujourd'hui l'épilepsie des "fauves" des cubistes, en songeant à Tintoret, à Rembrant ou à Watteau."

Arrêtons-nous à ce témoignage d'importance, pour ne condamner qui que ce soit, à l'égart de ses goûts artistiques. Pourtant, connaissant assez, sous ce rapport, les tendances de notre milieu, nous croyons que la musique américaine a peu de chance de succès sur notre scène.
Remercions, quant à nous, le pianiste Codolban ainsi que le Bureau de Coordination de nous avoir donné l'opportunité d'apprécier, dans une certaine mesure, un art qui met en face de nouveaux horizons. Les profanes peuvent être catégoriques dans leur choix mais un fervent, si modeste soi-il, se doit d'accepter, avec reconnaissances, toutes les offrandes.

Marcel Salnave
Haïti-Journal, 28 décembre 1944

20.09.2006

Ville sans commerce...

 Ville sans commerce ville morte. La simple observation permet de vérifier la justesse de cette proposition qui est loin d’être une boutade, malgré sa forme lapidaire.

Beaucoup d’entre nous – disons les plus de trente – ont connu les villes de la province à leur époque de prospérité: Cap, Cayes, Jacmel, Petit-Goâve, Saint- Marc, pour ne citer que les plus importantes par rapport aux chiffres d’affaires, étaient des villes très animées avant la guerre de 1914. Si elles connurent un moment d’arrêt de 1914 à 1921 – conséquence justement de la guerre – c’était pour recommencer à prospérer à l’ombre d’une exportation intense de nos denrées, notre café en particulier, provoquée par les besoins d’après guerre. Sans doute, la lutte économique était ouverte – elle l’était déjà dès le conflit européen, comme je l’ai montré dernièrement – mais, cette politique foncièrement égoïste en quoi elle devait finalement dégénérer, n’avait pas encore érigé les innombrables restrictions contre lesquelles le monde a crié en vain.

Dès 1929, dû à cette politique qu’on peut même qualifier d’injuste, nos affaires n’ont fait que baisser, la crise s’appesantissait sur nos villes. L’une après l’autre, elles cessaient de s’animer, au fur et à mesure que diminuait la valeur de notre cacao, de notre campêche, de notre café (quand au coton, le charançon s’en était chargé), en attendant l’absence totale de débouché. Alors, nos villes, celles de l’intérieur comme nos ports, ont perdu successivement leur importance et jusqu’à leur prestige. L’exode vers Port-au-Prince,  doit être attribué à la langueur du commerce dans les centres provinciaux.

Je prie de croire que je n’invente point. On n’a qu’à consulter les rapports officiels du Bureau du Représentant fiscal. Le commerce d’Importation et d’Exportation (si l’on excepte le mouvement heureusement créé dans certains ports par la figue-banane) des villes de la province est tellement bas qu’on se demande s’il n’y aurait pas lieu d’envisager la fermeture de certains ports. Mais, là-dessus, je ne tiens guère à insister. Il est tombé de ma plume – incidemment, il est vrai – un problème extrêmement important; important à tous les points de vue, et qu’on n’aurait vraiment pas le droit de traiter à la légère. Une autre fois, j’essaierai de l’aborder. Je rappelle simplement aujourd’hui, pour apaiser l’étonnement des uns et des autres, que Cuba, par exemple, n’a eu pendant longtemps qu’un ou deux ports ouverts, pas plus.

Port-au-Prince, grand port transitaire! Mais, que de questions cette hypothèse ne soulève-t-elle pas? On y reviendra.

Marcel Salnave
Haïti-Journal, 24 janvier 1941

05.09.2006

Très bien, Miss Effron, mais...

Miss Effron a compté 9 copies. Encore une, et elle aura donné son dixième et dernier article au Nouvelliste. Il est peut-être temps de dire ce qu’on pense, du moins de ce côté-ci.

Jusqu’aux dernières années qui ont précédé la guerre, le journalisme s’apprenait ici par correspondance et il nous arrivait parfois, de tomber sur des cours professés par des maîtres réputés, où sont divulgués les trucs du métier. Bien que nous n’aimions pas ce genre standard qui présente l’inconvénient de lasser finalement, par sa technique immuable, nous ne dirions pas que, ayant appris le métier, Miss Effron n’est pas un bon journaliste et qui mieux est une personne aimable. Ses chroniques ont embrassé des sujets intéressants et comme toutes les bonnes chroniques, elles ont charmé le lecteur sans laisser de souvenir. C’est dire que nous ne souvenons guère des précédentes. Mais, puisque le moment est venu de rendre hommage à ce confrère (M. Bellegarde dirait cette consœur), nous nous arrêterons, si on nous le permet bien, à un récent article, celui justement critiquant la loi réglementant le droit d’expression en Haïti, qui vient d’être soumise à l’appréciation du Parlement.

La liberté de la Presse! Il ne manque pas d’arguments là-dessus, pour et contre, à un journaliste consommé comme Miss Effron.

La question, dans le monde, est controversée à l’infini. Ecrivant pour un journal “libéral”, Miss Effron, naturellement, a pris le contre-pied de l’opinion officielle, sans s’apercevoir, heureusement pour le gouvernement, du côté tout relatif de la loi. Car à la vérité, l’Exécutif n’entend porter aucune atteinte au principe de la liberté de la presse, et l’unique restriction  qu’on relève dans la loi procède d’un esprit de justice parfaitement compréhensible. Si la législation générale sanctionne la diffamation et est facilement opérante dans les conflits entre simples particuliers, il ne conviendrait, par contre, pas de l’invoquer, s’agissant du Président de la République et des Secrétaires d’Etat dans l’exercice de leur fonction. Les hauts fonctionnaires ne demandent pas réparation des injures. Dès lors, n’est-il pas juste de les en épargner? Nous disons bien des “injures”, et il ne saurait être questions des critiques que peuvent susciter les actes administratifs de tel haut fonctionnaire. Mais, Miss Effron s’est cramponnée au terrain strictement objectif. Pour une fois, elle a entendu ignorer les travers du milieu, l’incompréhension d’un bon nombre d’haïtiens et mille autres contingences politiques, pour ne considérer que les grands principes. Dès lors, elle devient magnifique et on semble l’approuver généralement.

Ces idées, d’ailleurs, qu’elle a émises sur la liberté de la presse ne sont-elles pas familières à la plupart de ses lecteurs? Mais cela ne suffit pas pour lui donner raison.

Parce que nous vivons en Démocratie, on croit que le gouvernement n’a aucune responsabilité dans le comportement des citoyens, et l’on semble lui faire grief quand il se propose d’harmoniser l’exercice des droits avec les intérêts de la collectivité ou de la société. Le principe du contrôle social des libertés individuelles devient, de cette façon, lettre morte. Le constituant ou le souverain n’a fait, pourtant, que proclamer les droits, laissant au législateur ordinaire le soin d’en réglementer l’exercice, car il sait il y a forcément un brin de sagesse, un tempérament à apporter à la jouissance des privilèges démocratiques.

Miss Effron soutient que la presse doit être libre, totalement libre. L’exposition de sa thèse est claire. Elle est adroite aussi et quelques lignes de plus, elle aurait quelque perfidie. Ainsi Miss Effron a écrit: “Comment un gouvernement peut-il travailler aveuglement sans s’inquiéter de la réaction spontanée du peuple à l’égard de son programme? La presse libre est le seul moyen régulier de communication entre le peuple et son gouvernement. Une législation restrictive de la liberté de la presse est vraiment étrange...”

En lisant ces commentaires, on pourrait croire que le gouvernement, dans le projet de loi sur la presse, s’est opposé au droit de critique des journaux. Or, il n’en n’est rien. L’unique restriction ne tend qu’à garantir le respect dû à l’autorité, dans un petit pays émotif, comme l’a expliqué le Président Estimé lui-même, et cela dans l’intérêt de l’ordre et de la paix. Là-dessus, d’ailleurs, l’opinion haïtienne est faite, car, les abus de certains journalistes, dans un passé qui peut bien renaître, ne pouvaient ne pas appeler finalement cette restriction.

Mais comment Miss Effron trouve-t-elle opportun de s’en alarmer, quand elle-même reconnaît que “généralement dans tous les pays du monde, il y a des lois qui contrôlent la moralité de la presse. C’est raisonnable et juste, et le moindre citoyen, comme le Président lui-même (c’est Miss Effron qui parle) a le droit d’être traité avec un certain respect dans les journaux de son pays?” Ayant ainsi opiné, tout au plus pourrait-elle manifester le regret, ignorant sans doute les dispositions de notre législation générale sur la question, que la mesure restrictive ne se soit pas étendue à tous les citoyens sans distinction. De cette façon, le projet eût revêtu, aux yeux de Miss Effron du moins, un esprit plus démocratique. Mais, la “  consœur” américaine voit moins, un esprit de danger dans le mensonge et la calomnie que dans une presse réglementée pour son prestige et sa dignité. Aussi, peu lui importe que nos journalistes soient décriés comme ceux de son pays, pourvu qu’ils puissent calomnier et soigner leur clientèle aux dépens du prochain, quel qu’il soit. Simple affaire de mentalité. Là-bas, aux Etats-Unis, on est objectif, réaliste, et les mots des journalistes, s’ils amusent le lecteur, n’ont pas la vertu de modifier l’aspect véritable des choses. La monstrueuse campagne contre l’immortel Roosevelt n’eut pas d’influence sur les américains. Mais, à l’étranger, particulièrement en Haïti, on en fut touché jusqu’aux larmes. En Allemagne, on s’en indigna aussi. On rapporte que certains de ces articles donnaient le hoquet à Hitler lui-même qui fut si peu généreux pour ses ennemis. Si le peuple américain est resté fidèle, malgré tout, au grand leader de la démocratie, on doit dire néanmoins que cette campagne de presse vantée par miss Effron, n’a pas été à l’honneur des journaux américains, et elle ne plaide nullement en faveur de la liberté de la presse.

Ici en Haïti, on est subjectif, impressionnable à l’excès et une simple calomnie ruine, assez souvent la personnalité morale le plus robuste. Nous croyons que notre petite société qui a besoin de toutes ses vertus, a droit à une certaine protection.

Autre point, Miss Effron a insisté dans son article, sur la nécessité de critiquer les actes politiques, comme s’il y avait un texte s’y opposant.

“La liberté de la presse, je le répète, a t-elle écrit d’un ton doctrinal, est l’expression politique quotidienne de la pensée du peuple. Si on y met des limites, c’est le commencement de la fin. Car comment distinguer entre une “insulte’ et une attaque justifiée? Il n’y a pas, vraiment, de différence pratique entre les limites, apportées à la liberté de la presse et l’annulation pratique de la presse. S’il y a le moindre soupçon qu’on jette le journaliste en prison pour trois ans, et pour une fausse interprétation d’un article, le journaliste n'ose pas écrire du tout.”

D’abord, la liberté de la presse ne se manifeste pas toujours dans une expression politique. Il n’en n’est pas question non plus, la critique objective n’étant nulle part interdite. mais, nous nous apercevons que Miss Effron ne peut plus camoufler son parti-pris. Comment le journaliste pourrait-il être jeté en prison pour trois ans, tout bonnement? il y a des juges à Port-au-Prince et ce sont eux qui devraient se prononcer, en toute indépendance, sur le cas du prévenu. Si Miss Effron a lieu maintenant de douter de notre Justice, c’est là une autre question et qui fera peut-être l’objet de son denier article chez notre “libéral” confrère “Le Nouvelliste”.

En résumé, d’après Miss Effron, l’homme public doit être surveillé de près – jusque dans le privé –  par la presse gardienne des vertus, ne serait-ce que pour guider et maintenir le pouvoir, comme le ferait une bonne maman, sur la voie du bien. Mais elle n’a pas dit ce qu’il faudrait faire si la presse se révélait, tout à coup, une marâtre; si devenue passionnée, malade, elle perdait le sens de ses vrais et beaux devoirs pour tomber dans l'immoralité et l’improbité.

Le véritable nœud de la question est sans doute là.

Si la logique de Miss Effron est infaillible, lorsqu’elle tend à démontrer les bienfaits de la presse – de la presse honnête, devrait-on préciser, – ses pensées, par contre, jettent une note de générosité au milieu de nos contingences, et la subtile chroniqueuse feint, avec art, d'ignorer la lutte ardente des passions chez nous. Malgré la chaleur communicative de son beau plaidoyer en faveur de la presse) nous regrettons, dans les intérêts moraux de l’institution qui n’a ni syndicat, ni même une association de journalistes pour veiller sur son prestige et l’observance de ses règles de conduite, nous regrettons de ne pas partager le libéralisme de notre complaisante amie. 

C’est bien d’évoquer la Démocratie. Qu’on se rappelle, cependant que la Démocratie a besoin d’être contrôlée dans ses manifestations essentielles pour ne pas se transformer en anarchie. Le bulletin est réglementé. Ne va à l’urne qui veut. Il y a un âge comme il y a des conditions pour exprimer sa volonté politique, et les incapables et les interdits ne votent pas. La presse, qui est sœur jumelle du bulletin, doit aussi être réglementée.

Marcel Salnave
Haïti-Journal 19 décembre 1946  

02.09.2006

Anniversaire

Avant la guerre, jusqu’à l’année dernière encore, le marasme, accentué par la catastrophe européenne n’ayant pas atteint l’acuité actuelle, notre Directeur pouvait renouveler un geste cher à son cœur d’artiste; réunir les confrères et quelques personnalités en une fête charmante, autour du Fondateur d’Haïti-Journal, M. Sténio Vincent, Président de la République, fête au cours de laquelle coulaient de pair le champagne et les bons mots.

Aujourd’hui, l’instant de bonheur sera uniquement de propos aimables, de beaux souvenirs et de nobles espérances, toutes choses que fait surgir un jour d’heureux anniversaire. A cette minute qui nous est particulièrement agréable, dans l’atmosphère chaude des vœux qu’on échange entre collaborateurs et parmi les fleurs – attention délicate des amis – dont l’éclat et le parfum ne remplaceraient jamais, il est vrai, les présences évoquées, je pense aux services incommensurables que la presse a rendus. On a beau dire que le journal est une industrie et un commerce, que je n’en crois rien. Peut-être est-il cela; mais, il est sans doute mieux que cela. Personnellement, je me fais une grave idée du journaliste dont la mission est comparable, dans une large mesure, à celle de l’éducateur, dans ce pays-ci surtout, où la majorité a besoin qu’on pense pour elle. C’est la raison pourquoi la carrière devrait être réglementée. Car, si le journaliste instruit et honnête est utile à son milieu, l’autre, le primaire ou le coquin qui vit de chantage, n’ayant nulle semence à répandre, peut, tout en respectant la loi ordinaire sur la presse, constituer un danger social.

Puisque la plus parfaite union existe maintenant parmi les journalistes haïtiens, pourquoi ceux-ci n’essayeraient-ils pas de jeter les bases définitives du syndicat de la presse? En se donnant leurs propres statuts auxquels ils devraient une obéissance toute passive, les journaux veilleraient eux-mêmes au maintien des bonnes traditions de la carrière, en même temps qu’ils contribueraient – du moins je le crois – à rendre caduques les mesures qu’à un moment donné le pouvoir a dû prendre contre la corporation, dans l’intérêt de l’ordre, de la discipline et de la paix.

Marcel Salnave
Haïti-Journal, 20 janvier 1941

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