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05.09.2006
Très bien, Miss Effron, mais...
Miss Effron a compté 9 copies. Encore une, et elle aura donné son dixième et dernier article au Nouvelliste. Il est peut-être temps de dire ce qu’on pense, du moins de ce côté-ci.
Jusqu’aux dernières années qui ont précédé la guerre, le journalisme s’apprenait ici par correspondance et il nous arrivait parfois, de tomber sur des cours professés par des maîtres réputés, où sont divulgués les trucs du métier. Bien que nous n’aimions pas ce genre standard qui présente l’inconvénient de lasser finalement, par sa technique immuable, nous ne dirions pas que, ayant appris le métier, Miss Effron n’est pas un bon journaliste et qui mieux est une personne aimable. Ses chroniques ont embrassé des sujets intéressants et comme toutes les bonnes chroniques, elles ont charmé le lecteur sans laisser de souvenir. C’est dire que nous ne souvenons guère des précédentes. Mais, puisque le moment est venu de rendre hommage à ce confrère (M. Bellegarde dirait cette consœur), nous nous arrêterons, si on nous le permet bien, à un récent article, celui justement critiquant la loi réglementant le droit d’expression en Haïti, qui vient d’être soumise à l’appréciation du Parlement.
La liberté de la Presse! Il ne manque pas d’arguments là-dessus, pour et contre, à un journaliste consommé comme Miss Effron.
La question, dans le monde, est controversée à l’infini. Ecrivant pour un journal “libéral”, Miss Effron, naturellement, a pris le contre-pied de l’opinion officielle, sans s’apercevoir, heureusement pour le gouvernement, du côté tout relatif de la loi. Car à la vérité, l’Exécutif n’entend porter aucune atteinte au principe de la liberté de la presse, et l’unique restriction qu’on relève dans la loi procède d’un esprit de justice parfaitement compréhensible. Si la législation générale sanctionne la diffamation et est facilement opérante dans les conflits entre simples particuliers, il ne conviendrait, par contre, pas de l’invoquer, s’agissant du Président de la République et des Secrétaires d’Etat dans l’exercice de leur fonction. Les hauts fonctionnaires ne demandent pas réparation des injures. Dès lors, n’est-il pas juste de les en épargner? Nous disons bien des “injures”, et il ne saurait être questions des critiques que peuvent susciter les actes administratifs de tel haut fonctionnaire. Mais, Miss Effron s’est cramponnée au terrain strictement objectif. Pour une fois, elle a entendu ignorer les travers du milieu, l’incompréhension d’un bon nombre d’haïtiens et mille autres contingences politiques, pour ne considérer que les grands principes. Dès lors, elle devient magnifique et on semble l’approuver généralement.
Ces idées, d’ailleurs, qu’elle a émises sur la liberté de la presse ne sont-elles pas familières à la plupart de ses lecteurs? Mais cela ne suffit pas pour lui donner raison.
Parce que nous vivons en Démocratie, on croit que le gouvernement n’a aucune responsabilité dans le comportement des citoyens, et l’on semble lui faire grief quand il se propose d’harmoniser l’exercice des droits avec les intérêts de la collectivité ou de la société. Le principe du contrôle social des libertés individuelles devient, de cette façon, lettre morte. Le constituant ou le souverain n’a fait, pourtant, que proclamer les droits, laissant au législateur ordinaire le soin d’en réglementer l’exercice, car il sait il y a forcément un brin de sagesse, un tempérament à apporter à la jouissance des privilèges démocratiques.
Miss Effron soutient que la presse doit être libre, totalement libre. L’exposition de sa thèse est claire. Elle est adroite aussi et quelques lignes de plus, elle aurait quelque perfidie. Ainsi Miss Effron a écrit: “Comment un gouvernement peut-il travailler aveuglement sans s’inquiéter de la réaction spontanée du peuple à l’égard de son programme? La presse libre est le seul moyen régulier de communication entre le peuple et son gouvernement. Une législation restrictive de la liberté de la presse est vraiment étrange...”
En lisant ces commentaires, on pourrait croire que le gouvernement, dans le projet de loi sur la presse, s’est opposé au droit de critique des journaux. Or, il n’en n’est rien. L’unique restriction ne tend qu’à garantir le respect dû à l’autorité, dans un petit pays émotif, comme l’a expliqué le Président Estimé lui-même, et cela dans l’intérêt de l’ordre et de la paix. Là-dessus, d’ailleurs, l’opinion haïtienne est faite, car, les abus de certains journalistes, dans un passé qui peut bien renaître, ne pouvaient ne pas appeler finalement cette restriction.
Mais comment Miss Effron trouve-t-elle opportun de s’en alarmer, quand elle-même reconnaît que “généralement dans tous les pays du monde, il y a des lois qui contrôlent la moralité de la presse. C’est raisonnable et juste, et le moindre citoyen, comme le Président lui-même (c’est Miss Effron qui parle) a le droit d’être traité avec un certain respect dans les journaux de son pays?” Ayant ainsi opiné, tout au plus pourrait-elle manifester le regret, ignorant sans doute les dispositions de notre législation générale sur la question, que la mesure restrictive ne se soit pas étendue à tous les citoyens sans distinction. De cette façon, le projet eût revêtu, aux yeux de Miss Effron du moins, un esprit plus démocratique. Mais, la “ consœur” américaine voit moins, un esprit de danger dans le mensonge et la calomnie que dans une presse réglementée pour son prestige et sa dignité. Aussi, peu lui importe que nos journalistes soient décriés comme ceux de son pays, pourvu qu’ils puissent calomnier et soigner leur clientèle aux dépens du prochain, quel qu’il soit. Simple affaire de mentalité. Là-bas, aux Etats-Unis, on est objectif, réaliste, et les mots des journalistes, s’ils amusent le lecteur, n’ont pas la vertu de modifier l’aspect véritable des choses. La monstrueuse campagne contre l’immortel Roosevelt n’eut pas d’influence sur les américains. Mais, à l’étranger, particulièrement en Haïti, on en fut touché jusqu’aux larmes. En Allemagne, on s’en indigna aussi. On rapporte que certains de ces articles donnaient le hoquet à Hitler lui-même qui fut si peu généreux pour ses ennemis. Si le peuple américain est resté fidèle, malgré tout, au grand leader de la démocratie, on doit dire néanmoins que cette campagne de presse vantée par miss Effron, n’a pas été à l’honneur des journaux américains, et elle ne plaide nullement en faveur de la liberté de la presse.
Ici en Haïti, on est subjectif, impressionnable à l’excès et une simple calomnie ruine, assez souvent la personnalité morale le plus robuste. Nous croyons que notre petite société qui a besoin de toutes ses vertus, a droit à une certaine protection.
Autre point, Miss Effron a insisté dans son article, sur la nécessité de critiquer les actes politiques, comme s’il y avait un texte s’y opposant.
“La liberté de la presse, je le répète, a t-elle écrit d’un ton doctrinal, est l’expression politique quotidienne de la pensée du peuple. Si on y met des limites, c’est le commencement de la fin. Car comment distinguer entre une “insulte’ et une attaque justifiée? Il n’y a pas, vraiment, de différence pratique entre les limites, apportées à la liberté de la presse et l’annulation pratique de la presse. S’il y a le moindre soupçon qu’on jette le journaliste en prison pour trois ans, et pour une fausse interprétation d’un article, le journaliste n'ose pas écrire du tout.”
D’abord, la liberté de la presse ne se manifeste pas toujours dans une expression politique. Il n’en n’est pas question non plus, la critique objective n’étant nulle part interdite. mais, nous nous apercevons que Miss Effron ne peut plus camoufler son parti-pris. Comment le journaliste pourrait-il être jeté en prison pour trois ans, tout bonnement? il y a des juges à Port-au-Prince et ce sont eux qui devraient se prononcer, en toute indépendance, sur le cas du prévenu. Si Miss Effron a lieu maintenant de douter de notre Justice, c’est là une autre question et qui fera peut-être l’objet de son denier article chez notre “libéral” confrère “Le Nouvelliste”.
En résumé, d’après Miss Effron, l’homme public doit être surveillé de près – jusque dans le privé – par la presse gardienne des vertus, ne serait-ce que pour guider et maintenir le pouvoir, comme le ferait une bonne maman, sur la voie du bien. Mais elle n’a pas dit ce qu’il faudrait faire si la presse se révélait, tout à coup, une marâtre; si devenue passionnée, malade, elle perdait le sens de ses vrais et beaux devoirs pour tomber dans l'immoralité et l’improbité.
Le véritable nœud de la question est sans doute là.
Si la logique de Miss Effron est infaillible, lorsqu’elle tend à démontrer les bienfaits de la presse – de la presse honnête, devrait-on préciser, – ses pensées, par contre, jettent une note de générosité au milieu de nos contingences, et la subtile chroniqueuse feint, avec art, d'ignorer la lutte ardente des passions chez nous. Malgré la chaleur communicative de son beau plaidoyer en faveur de la presse) nous regrettons, dans les intérêts moraux de l’institution qui n’a ni syndicat, ni même une association de journalistes pour veiller sur son prestige et l’observance de ses règles de conduite, nous regrettons de ne pas partager le libéralisme de notre complaisante amie.
C’est bien d’évoquer la Démocratie. Qu’on se rappelle, cependant que la Démocratie a besoin d’être contrôlée dans ses manifestations essentielles pour ne pas se transformer en anarchie. Le bulletin est réglementé. Ne va à l’urne qui veut. Il y a un âge comme il y a des conditions pour exprimer sa volonté politique, et les incapables et les interdits ne votent pas. La presse, qui est sœur jumelle du bulletin, doit aussi être réglementée.
Marcel Salnave
Haïti-Journal 19 décembre 1946
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