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28.08.2006
Le pianiste-compositeur Léo Cordonna
Au cours d’une séance qu’il a eu la délicate pensée d’offrir aux journalistes, nous avons entendu le pianiste Léo Cardonna dans des pièces de Liszt, Chopin, de Falla, Debussy et aussi dans quelques unes de ses propres compositions. Ce pianiste qui est actuellement à Port-au-Prince, donne son unique récital ce soir, à 8h:30, au “Rex”, sous le haut patronage de son Exc. Monsieur Vincent, Président de la République. Ce nous sera une très grande joie, comme à nos confrères de la presse et à tous les autres invités qui assistaient à cette audition spéciale, de l’aller applaudir encore; car, Léo Cordonna est un de ces musiciens qu’on n’entend pas qu’une fois.
Une alliance de force et de douceur et des effets de pédale toujours réussis, voilà, en traits rapides, les caractéristiques de son jeu. Quelle maîtrise, par surcroît! A la vérité, il serait vain d’en parler – on n’est pas artiste tant qu’on n’a pas vaincu son instrument – si certains autres n’avaient pas eu déjà des défaillances regrettables sur notre scène...
Mais, Cordonna est doué à plus d’un point de vue. Ses compositions sont marquées d’une grande originalité. On prendrait un vif plaisir à l’audition de son Ballet, “Le cheval Attila”, drame poignant inspiré par la nostalgie de la paix et la hantise de la guerre. Il entre une bonne part de philosophie dans cette œuvre où l’auteur semble avoir tiré profit de la conception Wagnérienne du drame musical. Cordonna part, en effet, du monde sensible pour aller aux idées. La trame est menée avec hardiesse, du Prélude – où l’on perçoit nettement, mêlées aux bruits et aux préparatifs de guerre à l’animation infernale des usines, les plaintes et les vociférations de l’Humanité – à l’Apothéose (l’apothéose du soldat inconnu), sorte de paraphrase de la Marseillaise exaltant les nobles idées républicaines.
Les danses se succèdent jusqu’à huit dans le rythme castillan, souvent troublantes, tragiques, quelquefois gaies, sautillantes, comme celle No5 “Le charmeur de serpents”, rappelant à ceux qui l’ont vue dans ses exhibitions l’an dernier au “Rex”, la délicieuse danseuse Madrilène, Ana-Maria.
Bien que “Le cheval Attila” contienne des pages admirables et témoigne d’efforts consciencieux nous ne sommes pas sûrs de dire que l’œuvre est parfaite. Il nous faudrait, pour opiner sans réserve, un autre titre que celui de journaliste. Mais, nous pouvons tout au moins espérer que le ballet de Léo Cordonna ne sera pas mal reçu dans les grands centres.
Par contre, “Clair de lune sur la mer” est une composition sur laquelle il n’est pas permis de se tromper. Tout le monde l’aimera. Nous souhaitons que l’auteur la joue à son récital, cette pièce qui ne cède en rien à tout ce que notre public a entendu de bonne musique.
Allez au concert de ce soir. Allez-y en foule. Comme l’a dit Monsieur Lamothe lui-même: “On a rarement eu en Haïti un pianiste de l’envergure de Léo Cordonna.”
P.S Nous nous en voudrions de ne pas adresser nos félicitations et nos remerciements aux époux Emile Miot, dont l’exquise urbanité n’a pas moins contribué à rendre agréable au possible les deux heures passées, dans leurs salons, en compagnie du génial musicien espagnol.
Marcel Salnave
Haïti-Journal 6 avril 1940
13:40 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
23.08.2006
Nationalisme et Américanisme
Il y a encore, tant dans la pensée des américains que dans l’opinion de certains haïtiens, une tendance à opposer l’un à l’autre nationalisme et américanisme, de telle sorte qu’un pays de cet hémisphère ne puisse jamais présenter des revendications d’ordre national voire patriotique, sans avoir aussitôt l’air de froisser l’esprit de bon voisinage ou contrarier l’entente qui peut et doit exister entre les grands et les petits pays du Continent.
Nous avons beau chercher, quand à nous, que nous ne sommes pas arrivés à découvrir cet antagonisme qui pourrait, dans une certaine mesure, handicaper dans ses réclamations un petit voisin comme Haïti, par exemple. Cet antagonisme n’existe tellement pas, que les américains qui appliquent sincèrement la politique interaméricaine préconisée par le regretté Président Roosevelt, ne voient aucun inconvénient à ce que d’anciens abus résultant des contrats imposés par un impérialisme aboli, abus qui ont justement réveillé le nationalisme, continuent encore de se poser comme un obstacle à la coopération franche et loyale.
S’agissant d’Haïti qui, seule de toutes les nations faisant partie du continent américain subit encore l’ingérence, on ne saurait mettre au compte d’une opposition à l’américain une attitude qui s’est imposée aux fils de Dessalines et de Pétion, dès le soir sombre de juillet 1915. Que si le nationalisme haïtien ne s’est pas toujours manifesté de la même manière bruyante ou brutale, c’est là une simple question de ton qui ne change rien à la chanson, quoi qu’en dise le dicton.
On ne cessera jamais de le répéter le nationalisme est l’attitude classique de tout peuple occupé, d’une manière ou d’une autre, en face de l’occupant. Quel que soit le bien réalisé par l’américain en Haïti, la mystique nationaliste empêchera toujours aux haïtiens de rendre hommage à la bonté de nos grands voisins, tant que persistera le régime de 1922 – c’est à dire l’Occupation Civile.
Nos revendications nationales, pour être présentées sous une forme moins bruyante qu’avant 1929, n’ont jamais cessé de tenir l’affiche, dans nos relations avec les américains. Le “Nationalisme” doit rester “debout”, jusqu’au retrait du contrôle financier américain; car, cette attitude du peuple et du gouvernement haïtien est la garantie que notre pays offre aux autres nations du continent, à savoir que, à aucun moment Haïti n’est disposée à trahir les conventions qu’elle a signées avec elles.
Or la plupart de ces conventions ont concouru à créer et consolider le panaméricanisme ou mieux – pour employer un terme qui traduit tous les progrès réalisés dans la politique panaméricaine, depuis les assises tenues à Washington en 1880 – le système interaméricain.
A la base de ce système qui s’est confondu, comme nous venons de le dire, avec l’union panaméricaine, se trouvent “l’égalité juridique des républiques du continent et le respect mutuel des droits inhérents à leur complète indépendance.”
(art.12 de la Convention de 1928 de la Havane.)
En soutenant une thèse comme celle qui tient au retrait du contrôle financier, organisme qui constitue encore dans son rouage actuel une atteinte au respect et aux droits de la République d’Haïti, le gouvernement défend aussi le système interaméricain qui ne repose pas seulement sur les bases sentimentales du bon voisinage, mais qui se trouve conditionné par des conventions et des conférences panaméricaines ayant le caractère juridique de traité.
(art.1 de la convention 1928 de la Havane.)
Abstraction faite de ce “cheveu dans la soupe”, la diplomatie haïtienne se développe dans le sens américain. Et il faut reconnaître que cette position officielle d’Haïti est plus honnête vis à vis de nos grands voisins que celle qui s’est maintes fois manifestée en d’autres milieux, consistant à opposer à l’américanisme la préférence allant jusqu’à l’adoption d’une “manière d’être” répudiée par l’américain.
Le nationalisme haïtien n’est pas en antagonisme avec l’américanisme proprement dit. L’haïtien peut être à la fois nationaliste et américaniste. L’un n’exclut pas l’autre.
Marcel Salnave
Haïti-Journal 12 décembre 1946
15:10 Publié dans Nationalisme | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
17.08.2006
Morisseau, fais attention aux silences
Notre confrère “Le Matin”, qui a peut-être fait toute l’expérience de la valeur pratique des choses, à l’occasion des démarches actuelles du gouvernement, en vue d’obtenir le retrait du Contrôle Financier, a suggéré de laisser de côté cette question pour s’occuper, dans un esprit positiviste, de celle des barrières douanières. C’est la thèse de Morisseau Leroy, livrée aux lecteurs du grand quotidien, sous la déférente rubrique qu’il tient d’une plume alerte “Entre l’Eloge et le Silence”.
Morisseau Leroy opine que l’américain ne fait pas de sentimentalité et, par conséquent les clauses du traité de 1915 ne seront pas modifiées, tandis que les barrières douanières...
Mais les barrières douanières, elles aussi, ne seraient pas levées sans l’intervention des sentiments, car, plus que le traité et “la dette infinitésimale” qui l’a valu à Haïti, les barrières intéressent la politique économique du Colosse. Si les démarches de presque tous les pays de cet hémisphère, présentées en particulier ou collectivement, si les promesses solennellement faites en pleine assemblée des nations américaines n’ont pas eu la vertu de démolir ce barrage dressé sur le chemin du commerce interaméricain, nous ne voyons vraiment pas sur quoi repose l’optimisme de Maurisseau Leroy, quant à ce point particulier de nos relations avec les Etats-Unis d’Amérique.
Sans doute, les barrières tomberont, tôt ou tard, car le monde d’après-guerre ne va pas devoir subir ces restrictions nuisibles aux échanges internationaux, et qui handicapent si sérieusement l’ère de bien-être à laquelle aspirent tous les peuples de la terre. Mais, cela ne viendra qu’en son temps et seulement lorsque (abstraction faite de quelques rares concessions, dans des zones déterminées) les grandes puissances se seront mises d’accord là-dessus.
Notre traité avec Washington est autre chose. Il nous a été imposé pendant l’occupation militaire d’Haïti et réalisé aux temps abolis de l’impérialisme, il contient des clauses qui, bien que maintes fois révisées, choquent encore violemment l’esprit de la Charte de l’Atlantique et des accords subséquents Chaputelpec, San Francisco. Il continue, ce traité, de porter atteinte au prestige et à l’orgueil national d’un peuple admis à la table des conférences internationales et qui a besoin de se sentir à l’aise pour discuter, apporter sa généreuse collaboration aux congrès qui se tiennent depuis la fin de la guerre, au profit de la paix mondiale et du bonheur de l’humanité.
La question du retrait du Contrôle Financier est primordiale et bien plus conforme aux intérêts moraux et matériels de la nation. Nos relations avec nos grands voisins, encore qu’elles soient amicales ne sont pas tout à fait normales, elles ne pourront adopter une ligne définitive qu’après le résultat des pourparlers dont il est mention ces jours-ci. Les démarches du gouvernement aboutissent-elles? Eh! bien; les haïtiens crieront: “Vive la Grande République Etoilée!” Et les rapports généralement quelconques se développeront dans une atmosphère de sympathie réciproque non encore enregistrée dans la grande histoire des Amériques.
Ces démarches, au contraire, échouent-elles? – ce qu’il ne faudrait nullement souhaiter – nous continuerons, sans doute, à vivre en paix avec Washington; mais, cette paix imposée par l’impératif géographique, ne devrait pas mettre fin à la lutte de chancellerie dont l’opiniâtreté, du côté haïtien devrait être une discordance dans le concert panaméricain.
Voilà pour le côté moral. Penser qu’il puisse en être autrement et négliger la corde sentimentale dans cette affaire intime que tout haïtien porte sur le cœur, c’est faire peu de cas de l’orgueil d’une nation qui a conquis son indépendance au prix du sang et qui, plus tard, aux jours sombres de juillet 1915 à août 1934, à la levée des troupes yankees, s’agita de toutes manières contre une occupation militaire étrangère “injustifiable et injustifiée.”
Sur le plan matériel, nos intérêts ne sont pas moins patents. On ne tient pas assez compte du fait que l’ingérence est une cause permanente de désaccord entre le peuple et le gouvernement.
Depuis Dartiguenave, les désunions graves entre le peuple et l’autorité, les désaccords entre le parlement et l’Exécutif ont leur cause profonde dans l’occupation visible ou camouflée, jusqu’à Lescot qui donna, par manque d’intelligence politique, l’occasion à un partenaire subtil de faire retomber bruyamment sur un chef haïtien, des torts qui n’ont été et ne seront jamais imputables qu’à l’ingérence étrangère.
Le gouvernement du président Estimé désire administrer le pays selon la conception haïtienne (on ne peut rien de peuple à peuple philosophiquement parlant), même quand il dût employer l’aide technique de l’américain. Le président Estimé n’aimerait pas à cause de la persistance d’un régime illogique en matière administrative: deux têtes et deux pensées, surtout quand le partenaire haïtien est le seul tenu de rendre compte de la gestion, se trouver un jour ou l’autre, entre l’enclume et le marteau; entre l’intransigeance du partenaire étranger d’une part, et les exigences du parlement de l’autre. Ici, c’est l’expérience du passé qui le guide.
Aussi, comprenons-nous très bien les démarches pressées de son gouvernement, en vue de finir avec une collaboration sur une base qui s’est constamment révélée impossible.
Comment Morisseau Leroy ne l’a-t-il pas remarqué, lui habituellement si perspicace et qui a accoutumé ses lecteurs à des raisonnements plus justes?
Notre confrère Morisseau Leroy ne joue pas en mesure dans l’orchestre nationaliste. C’est un bon instrumentiste, pourtant, et parce qu’il est en outre notre copain, nous croyons avoir le droit de lui dire qu’il n’observe pas assez les “silences...”
Marcel Salnave
Haïti-Journal 30 novembre 1946
20:15 Publié dans Nationalisme | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
15.08.2006
Politique Gouvernementale
Nous craignons que la presse d’information ne soit quelques fois, au-dessous de la tâche, quand il s’agit de renseigner sur les questions importantes qui réclament, en raison même de leur importance, un peu plus de sérieux dans les commentaires.
Ainsi, à l’occasion du projet du gouvernement d’un institut de café, un confrère a opiné gravement que les entraves créées par le gouvernement de Borno à la culture du tabac provoquèrent sa chute, en 1928... Or, l’élection de Borno en 1922, sa réélection en 1924, et son départ du pouvoir en 1928, sont des faits américains que l’histoire a déjà notés comme tels. D’autre part, le commerce du tabac n’a jamais suscité, que nous sachions, aucun problème ayant eu la vertu qu’on lui prête. On a pu avoir critiqué d’une manière acerbe la politique d’alors, ce qui contraria l’essor d’une industrie naissante, comme d’ailleurs, on ne cesse de reprocher à l’administration haïtienne de dresser sciemment des obstacles au développement de certaines industries dans le pays: fabrication des allumettes, fabrication de la bière et de quelques autres articles de forte consommation intérieure dont l’importation assure, par le truchement des droits de douane, un revenu appréciable au gouvernement. C’est là affaire d’un système financier erroné, dès l’origine, auquel nos gouvernements n’ont pas pu encore remédier, malheureusement.
D’une façon générale, nos journalistes se laissent trop facilement émouvoir. Le président Estimé a retenu tout au moins trois points capitaux du cas haïtien, qu’il entend résoudre en tant que Chef de gouvernement soucieux de ses responsabilités. Ce sont:
1) La libération du pays de toute ingérence étrangère.
2) L’extension et l’amélioration de notre agriculture sur quoi repose notre économie.
3) Le relèvement du standard de vie du paysan, qui peut facilement être obtenu par une réglementation juste et équitable de ses rapports commerciaux avec les centres d’affaires.
La terminologie nouvelle appelle ce mouvement généreux vers les masses “Justice sociale”, mot qui a fait fortune, en notre milieu, et que tous nous acceptons comme une chose honnête à pratiquer, désormais, en faveur de nos classes prolétariennes, et tout particulièrement des travailleurs de la terre, qui sont les forces vives, par excellence, de notre pays “essentiellement agricole.”
Le premier point peut être traité par le gouvernement tout seul. Pour la réalisation des deux derniers, le pouvoir est obligé de faire appel au concours et à la bonne volonté des exportateurs; car, cette double politique d’amélioration de notre agriculture et de relèvement du standard de vie du paysan cultivateur les concerne également à un haut degré, non seulement à cause du meilleur traitement qu’ils ont convenu d’accorder à leur clients des champs, mais aussi et surtout en raison de leur tâche agricole.
En effet, dans tout pays dont l’économie, comme Haïti, repose sur l’agriculture, ce sont les exportateurs qui plantent et qui , de cette façon s’adonnent automatiquement à l’extension et l’amélioration des cultures. Le système que nous a légué la colonie, basé sur le principe moyenâgeux du “bourrique travaille, cheval galonné” ne nous a pas permis de nous apercevoir que notre agriculture, livrée à elle-même depuis l’Indépendance – puisque ceux qui en profitent ne s’en occupent guère – n’a point progressé. C’est là un grand tort qu’il ne sera jamais tard de corriger et comme, consciencieusement, on ne saurait astreindre le paysan à plus d’effort dans les mêmes conditions ancestrales, l’Administration désire tout soigner elle-même, les frais restant bien entendu, à la charge des exportateurs qui seront, comme toujours, les premiers à bénéficier de ces améliorations.
Tout cela est juste. Mais comme il arrive généralement, à l’occasion de ces grands changements, l’accord définitif est lent à venir. Les discussions semblent interminables. On se fâche. On menace de tout abandonner. Mais, rien n’en sera de tout ce qui se dit. Le gouvernement qui, non seulement poursuit sa généreuse politique de justice sociale, mais s’évertue à réconcilier les haïtiens devenus des “frères ennemis”, ne désespère pas de voir ses contradicteurs épouser finalement ses points de vue
Car, il faut se rendre à cette évidence que seul le mieux-être auquel aspirent le masses peut créer l’apaisement et rétablir la concorde tant désirée.
Marcel Salnave
Haïti-Journal 14 octobre 1946
13:30 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
10.08.2006
J'ai plaidé une fois contre les femmes
J’ai plaidé une fois contre les femmes. Comment l’aurais-je fait, si je n’y avais été contraint? On ne m’a pas reconnu cette circonstance atténuante et je continue, car les ans n’ont point apporté l’oubli, de subir la disgrâce d’un monde aimable mais extrêmement rancunier.
Encore que le moment s’y prête, j’avoue que je n’aimerais pas, pour ma part, remettre la question sur le tapis. Il s’agissait quand j’ai soutenu ma thèse de stagiaire contre mon confrère, Maître Charles F. Pressoir, de dénier l’exercice des droits politiques aux femmes, à nos femmes, pour être plus précis. L’accès du barreau, alors, n’était accordé qu’à l’haïtien majeur ayant l’exercice de ses droits civils et politiques (art.5 de la loi de 1881 sur le barreau, modifié depuis.) A moins de prouver, que l’haïtienne était exclue de la politique, j’étais vaincu par un adversaire qui, grâce à sa position d’avocat des femmes, consolidée, il faut le reconnaître, par la science, semblait d’avance avoir gain de cause. Et voici, entre autres arguments, un qui parût me rallier l’auditoire et le tribunal.
Mon interlocuteur s’était écrié: “Mais, la constitution ne proclame-t-elle pas l’égalité des droits? Ne faut-il pas dès lors, que la loi ordinaire établisse les rapports nécessaires entre elle et le pacte fondamental?” Tout argument est spécieux, qui tend à montrer que, en ce qui a trait aux droits, notre charte n’établit aucune distinction de sexe. La distinction ne résulte pas de la Constitution qui ne règle pas elle-même l’exercice des droits. Sa tâche, en la matière, finit à la reconnaissance des principes de liberté, et c’est au législateur ordinaire qu’il revient en vertu de la théorie du contrôle social des libertés individuelles, d’harmoniser l’exercice des droits avec les intérêts de la collectivité ou de la société. Par contre, s’il est une chose incontestable celle-là c’est que les droits civiques forment le privilège exclusif du citoyen et que seul est citoyen (chez nous du moins) l’être viril qui arrivé à une certaine maturité d’âge et libéré de toute tutelle, est jugé capable de porter les graves responsabilités qui sont la contrepartie des droits. Ainsi, inhabiles à manier l’arme de la force, car elles n’y ont jamais été entraînées, les femmes ne pourraient que faire leurs petits paquets et fuir à la première alerte. Ce serait naturel. Oui. Mais, si l’on admet qu’elles ont l’exercice des droits politiques (l’argument est simple, mais gênant), voilà une catégorie importante d’haïtiens condamnés à priori et par la force même des choses à abandonner la patrie au moment du danger, et à perdre ainsi innocemment leur qualité de citoyens (sanction inscrite dans notre législation.)
A cette aimable personne qui m’a affirmé, en toute candeur, pouvoir déposer le 15 décembre prochain son bulletin dans l’urne, oserais-je répondre que les choses hélas! n’ont pas changé pour nos femmes.
Marcel Salnave
Haïti-Journal 11 novembre 1940
13:10 Publié dans D'intérêt Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
02.08.2006
Un peuple ne meurt point
Si c’est pour le particulier, un truisme qui n’est pas bien démontré que la privation favorise le progrès, on ne peut nier, cependant, qu’une communauté privé d’aide et menacée de périr, finit toujours par vaincre ses difficultés, quelque tragiques soient-elles. Serait-ce parcequ’il est écrit qu’un peuple ne meurt point?
A ce sujet, il n’est pas besoin d’aller chercher ailleurs des faits propres à asseoir la conviction du lecteur. Des exemples tirés de notre milieu et plus convaincants par cela seul qu’on les a vécus s’offrent à tous, pour peu qu’on veuille se souvenir. Ainsi, ce n’est pas la première situation corsée que confronte la République. La guerre – puisque c’est bien elle la cheville ouvrière des malheurs de l’humanité, mit en face de nous, en 1914, un horizon bien plus sombre.
En 1914, nous n’avions aucune expérience de ces graves problèmes économiques dont nous semblions, d’ailleurs, mesurer à peine l’importance. Que nous importaient alors l’instruction publique, l’hygiène, le mieux-être, en un mot, de la masse? Le pays allait comme il pouvait. Quand il n’y avait plus un centime dans la caisse publique pour payer leur solde aux militaires, le gouvernement perdait pied et un autre lui succédait aux affaires, ainsi de suite. Nous venions à peine de rentrer dans l’ordre, sous l’occupation américaine, après une longue période d’insouciance semblable à celle décrite tout à l’heure, une longue période d’insouciance, dis-je, et de guerre civile ayant fait la ruine des cultivateurs et provoqué la désertion encore des champs. Aucun organisme bancaire, la douane, n’existait encore, pouvant permettre de lutter, dans une certaine mesure, contre la crise financière, tout au moins. Les appointements des employés publics n’étaient pas toujours payés. Quand à notre économie, elle s’était depuis longtemps effondrée. En 1914, nous n’avions pas Damien, cette puissante organisation appelée à diriger tôt ou tard, peut-être bientôt, l’économie nationale, et la barque allait véritablement à la dérive.
Ne parlons plus de l’Américain. En ce temps-là, il était surtout soucieux de consolider sa politique d’occupant. Eh! d’ailleurs, ayant à peine conclu son traité avec Haïti, il en assurait le point primordial: la pacification du pays. Et puis, l’emprunt ne vint qu’en 1922, soit plus de trois ans après la signature de la paix. Le commerce d’exportation avait déjà repris et nous n’étions pas loin de connaître l’abondance qui suit habituellement toute crise, pour ne pas dire que nous avions fini de manger la vache enragée.
Ajoutez à tout cela les inquiétudes patriotiques de l’époque... Une occupation étrangère qui s’étendait. Le peuple haïtien désemparé, pour ainsi dire, en face d’un autre qu’il ne comprenait pas ou qu’on lui avait appris à mal comprendre...
Voilà l’horizon de 1914-1918 dont le tour, quoique rapidement fait, donne une vision claire de la situation plus que tragique dans laquelle se débattait la République, il y a un quart de siècle.
Nous vainquîmes.
Marcel Salnave
Haïti-Journal 6 mars 1941
14:25 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

