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23.08.2006

Nationalisme et Américanisme

Il y a encore, tant dans la pensée des américains que dans l’opinion de certains haïtiens, une tendance à opposer l’un à l’autre nationalisme et américanisme, de telle sorte qu’un pays de cet hémisphère ne puisse jamais présenter des revendications d’ordre national voire patriotique, sans avoir aussitôt l’air de froisser l’esprit de bon voisinage ou contrarier l’entente qui peut et doit exister entre les grands et les petits pays du Continent.

Nous avons beau chercher, quand à nous, que nous ne sommes pas arrivés à découvrir cet antagonisme qui pourrait, dans une certaine mesure, handicaper dans ses réclamations un petit voisin comme Haïti, par exemple. Cet antagonisme n’existe tellement pas, que les américains qui appliquent sincèrement la politique interaméricaine préconisée par le regretté Président Roosevelt, ne voient aucun inconvénient à ce que d’anciens abus résultant des contrats imposés par un impérialisme aboli, abus qui ont justement réveillé le nationalisme, continuent encore de se poser comme un obstacle à la coopération franche et loyale.

S’agissant d’Haïti qui, seule de toutes les nations faisant partie du continent américain subit encore l’ingérence, on ne saurait mettre au compte d’une opposition à l’américain une attitude qui s’est imposée aux fils de Dessalines et de Pétion, dès le soir sombre de juillet 1915. Que si le nationalisme haïtien ne s’est pas toujours manifesté de la même manière bruyante ou brutale, c’est là une simple question de ton qui ne change rien à la chanson, quoi qu’en dise le dicton.

On ne cessera jamais de le répéter le nationalisme est l’attitude classique de tout peuple occupé, d’une manière ou d’une autre, en face de l’occupant. Quel que soit le bien réalisé par l’américain en Haïti, la mystique nationaliste empêchera toujours aux haïtiens de rendre hommage à la bonté de nos grands voisins, tant que persistera le régime de 1922 – c’est à dire l’Occupation Civile.

Nos revendications nationales, pour être présentées sous une forme moins bruyante qu’avant 1929, n’ont jamais cessé de tenir l’affiche, dans nos relations avec les américains. Le “Nationalisme” doit rester “debout”, jusqu’au retrait du contrôle financier américain; car, cette attitude du peuple et du gouvernement haïtien est la garantie que notre pays offre aux autres nations du continent, à savoir que, à aucun moment Haïti n’est disposée à trahir les conventions qu’elle a signées avec elles.

Or la plupart de ces conventions ont concouru à créer et consolider le panaméricanisme ou mieux – pour employer un terme qui traduit tous les progrès réalisés dans la politique panaméricaine, depuis les assises tenues à Washington en 1880 – le système interaméricain.

A la base de ce système qui s’est confondu, comme nous venons de le dire, avec l’union panaméricaine, se trouvent “l’égalité juridique des républiques du continent et le respect mutuel des droits inhérents à leur complète indépendance.”

(art.12 de la Convention de 1928 de la Havane.)

En soutenant une thèse comme celle qui tient au retrait du contrôle financier, organisme qui constitue encore dans son rouage actuel une atteinte au respect et aux droits de la République d’Haïti, le gouvernement défend aussi le système interaméricain qui ne repose pas seulement sur les bases sentimentales du bon voisinage, mais qui se trouve conditionné par des conventions et des conférences panaméricaines ayant le caractère juridique de traité.

(art.1 de la convention 1928 de la Havane.)

Abstraction faite de ce “cheveu dans la soupe”, la diplomatie haïtienne se développe dans le sens américain. Et il faut reconnaître que cette position officielle d’Haïti est plus honnête vis à vis de nos grands voisins que celle qui s’est maintes fois manifestée en d’autres milieux, consistant à opposer à l’américanisme la préférence allant jusqu’à l’adoption d’une “manière d’être” répudiée par l’américain.

Le nationalisme haïtien n’est pas en antagonisme avec l’américanisme proprement dit. L’haïtien peut être à la fois nationaliste et américaniste. L’un n’exclut pas l’autre.

Marcel Salnave
Haïti-Journal 12 décembre 1946

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