« Politique Gouvernementale | Page d'accueil | Nationalisme et Américanisme »

17.08.2006

Morisseau, fais attention aux silences

Notre confrère “Le Matin”, qui a peut-être fait toute l’expérience de la valeur pratique des choses, à l’occasion des démarches actuelles du gouvernement, en vue d’obtenir le retrait du Contrôle Financier, a suggéré de laisser de côté cette question pour s’occuper, dans un esprit positiviste, de celle des barrières douanières. C’est la thèse de Morisseau Leroy, livrée aux lecteurs du grand quotidien, sous la déférente rubrique qu’il tient d’une plume alerte “Entre l’Eloge et le Silence”.

Morisseau Leroy opine que l’américain ne fait pas de sentimentalité et, par conséquent les clauses du traité de 1915 ne seront pas modifiées, tandis que les barrières douanières...

Mais les barrières douanières, elles aussi, ne seraient pas levées sans l’intervention des sentiments, car, plus que le traité et “la dette infinitésimale” qui l’a valu à Haïti, les barrières intéressent la politique économique du Colosse. Si les démarches de presque tous les pays de cet hémisphère, présentées en particulier ou collectivement, si les promesses solennellement faites en pleine assemblée des nations américaines n’ont pas eu la vertu de démolir ce barrage dressé sur le chemin du commerce interaméricain, nous ne voyons vraiment pas sur quoi repose l’optimisme de Maurisseau Leroy, quant à ce point particulier de nos relations avec les Etats-Unis d’Amérique.

Sans doute, les barrières tomberont, tôt ou tard, car le monde d’après-guerre ne va pas devoir subir ces restrictions nuisibles aux échanges internationaux, et qui handicapent si sérieusement l’ère de bien-être à laquelle aspirent tous les peuples de la terre. Mais, cela ne viendra qu’en son temps et seulement lorsque (abstraction faite de quelques rares concessions, dans des zones déterminées) les grandes puissances se seront mises d’accord là-dessus.

Notre traité avec Washington est autre chose. Il nous a été imposé pendant l’occupation militaire d’Haïti et réalisé aux temps abolis de l’impérialisme, il contient des clauses qui, bien que maintes fois révisées, choquent encore violemment l’esprit de la Charte de l’Atlantique et des accords subséquents Chaputelpec, San Francisco. Il continue, ce traité, de porter atteinte au prestige et à l’orgueil national d’un peuple admis à la table des conférences internationales et qui a besoin de se sentir à l’aise pour discuter, apporter sa généreuse collaboration aux congrès qui se tiennent depuis la fin de la guerre, au profit de la paix mondiale et du bonheur de l’humanité.

La question du retrait du Contrôle Financier est primordiale et bien plus conforme aux intérêts moraux et matériels de la nation. Nos relations avec nos grands voisins, encore qu’elles soient amicales ne sont pas tout à fait normales, elles ne pourront adopter une ligne définitive qu’après le résultat des pourparlers dont il est mention ces jours-ci. Les démarches du gouvernement aboutissent-elles? Eh! bien; les haïtiens crieront: “Vive la Grande République Etoilée!” Et les rapports généralement quelconques se développeront dans une atmosphère de sympathie réciproque non encore enregistrée dans la grande histoire des Amériques.

Ces démarches, au contraire, échouent-elles? – ce qu’il ne faudrait nullement souhaiter – nous continuerons, sans doute, à vivre en paix avec Washington; mais, cette paix imposée par l’impératif géographique, ne devrait pas mettre fin à la lutte de chancellerie dont l’opiniâtreté, du côté haïtien devrait être une discordance dans le concert panaméricain.

Voilà pour le côté moral. Penser qu’il puisse en être autrement et négliger la corde sentimentale dans cette affaire intime que tout haïtien porte sur le cœur, c’est faire peu de cas de l’orgueil d’une nation qui a conquis son indépendance au prix du sang et qui, plus tard, aux jours sombres de juillet 1915 à août 1934, à la levée des troupes yankees, s’agita de toutes manières contre une occupation militaire étrangère “injustifiable et injustifiée.”

Sur le plan matériel, nos intérêts ne sont pas moins patents. On ne tient pas assez compte du fait que l’ingérence est une cause permanente de désaccord entre le peuple et le gouvernement.

Depuis Dartiguenave, les désunions graves entre le peuple et l’autorité, les désaccords entre le parlement et l’Exécutif ont leur cause profonde dans l’occupation visible ou camouflée, jusqu’à Lescot qui donna, par manque d’intelligence politique, l’occasion à un partenaire subtil de faire retomber  bruyamment sur un chef haïtien, des torts qui n’ont été et ne seront jamais imputables qu’à l’ingérence étrangère.

Le gouvernement du président Estimé désire administrer le pays selon la conception haïtienne (on ne peut rien de peuple à peuple philosophiquement parlant), même quand il dût employer l’aide technique de l’américain. Le président Estimé n’aimerait pas à cause de la persistance d’un régime illogique en matière administrative: deux têtes et deux pensées, surtout quand le partenaire haïtien est le seul tenu de rendre compte de la gestion, se trouver un jour ou l’autre, entre l’enclume et le marteau; entre l’intransigeance du partenaire étranger d’une part, et les exigences du parlement de l’autre. Ici, c’est l’expérience du passé qui le guide.

Aussi, comprenons-nous très bien les démarches pressées de son gouvernement, en vue de finir avec une collaboration sur une base qui s’est constamment révélée impossible.

Comment Morisseau Leroy ne l’a-t-il pas remarqué, lui habituellement si perspicace et qui a accoutumé ses lecteurs à des raisonnements plus justes?

Notre confrère Morisseau Leroy ne joue pas en mesure dans l’orchestre nationaliste. C’est un bon instrumentiste, pourtant, et parce qu’il est en outre notre copain, nous croyons avoir le droit de lui dire qu’il n’observe pas assez les “silences...”

Marcel Salnave
Haïti-Journal 30 novembre 1946

Les commentaires sont fermés.