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10.08.2006
J'ai plaidé une fois contre les femmes
J’ai plaidé une fois contre les femmes. Comment l’aurais-je fait, si je n’y avais été contraint? On ne m’a pas reconnu cette circonstance atténuante et je continue, car les ans n’ont point apporté l’oubli, de subir la disgrâce d’un monde aimable mais extrêmement rancunier.
Encore que le moment s’y prête, j’avoue que je n’aimerais pas, pour ma part, remettre la question sur le tapis. Il s’agissait quand j’ai soutenu ma thèse de stagiaire contre mon confrère, Maître Charles F. Pressoir, de dénier l’exercice des droits politiques aux femmes, à nos femmes, pour être plus précis. L’accès du barreau, alors, n’était accordé qu’à l’haïtien majeur ayant l’exercice de ses droits civils et politiques (art.5 de la loi de 1881 sur le barreau, modifié depuis.) A moins de prouver, que l’haïtienne était exclue de la politique, j’étais vaincu par un adversaire qui, grâce à sa position d’avocat des femmes, consolidée, il faut le reconnaître, par la science, semblait d’avance avoir gain de cause. Et voici, entre autres arguments, un qui parût me rallier l’auditoire et le tribunal.
Mon interlocuteur s’était écrié: “Mais, la constitution ne proclame-t-elle pas l’égalité des droits? Ne faut-il pas dès lors, que la loi ordinaire établisse les rapports nécessaires entre elle et le pacte fondamental?” Tout argument est spécieux, qui tend à montrer que, en ce qui a trait aux droits, notre charte n’établit aucune distinction de sexe. La distinction ne résulte pas de la Constitution qui ne règle pas elle-même l’exercice des droits. Sa tâche, en la matière, finit à la reconnaissance des principes de liberté, et c’est au législateur ordinaire qu’il revient en vertu de la théorie du contrôle social des libertés individuelles, d’harmoniser l’exercice des droits avec les intérêts de la collectivité ou de la société. Par contre, s’il est une chose incontestable celle-là c’est que les droits civiques forment le privilège exclusif du citoyen et que seul est citoyen (chez nous du moins) l’être viril qui arrivé à une certaine maturité d’âge et libéré de toute tutelle, est jugé capable de porter les graves responsabilités qui sont la contrepartie des droits. Ainsi, inhabiles à manier l’arme de la force, car elles n’y ont jamais été entraînées, les femmes ne pourraient que faire leurs petits paquets et fuir à la première alerte. Ce serait naturel. Oui. Mais, si l’on admet qu’elles ont l’exercice des droits politiques (l’argument est simple, mais gênant), voilà une catégorie importante d’haïtiens condamnés à priori et par la force même des choses à abandonner la patrie au moment du danger, et à perdre ainsi innocemment leur qualité de citoyens (sanction inscrite dans notre législation.)
A cette aimable personne qui m’a affirmé, en toute candeur, pouvoir déposer le 15 décembre prochain son bulletin dans l’urne, oserais-je répondre que les choses hélas! n’ont pas changé pour nos femmes.
Marcel Salnave
Haïti-Journal 11 novembre 1940
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