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02.08.2006

Un peuple ne meurt point

Si c’est pour le particulier, un truisme qui n’est pas bien démontré que la privation favorise le progrès, on ne peut nier, cependant, qu’une communauté privé d’aide et menacée de périr, finit toujours par vaincre ses difficultés, quelque tragiques soient-elles. Serait-ce parcequ’il est écrit qu’un peuple ne meurt point?

A ce sujet, il n’est pas besoin d’aller chercher ailleurs des faits propres à asseoir la conviction du lecteur. Des exemples tirés de notre milieu et plus convaincants par cela seul qu’on les a vécus s’offrent à tous, pour peu qu’on veuille se souvenir. Ainsi, ce n’est pas la première situation corsée que confronte la République. La guerre – puisque c’est bien elle la cheville ouvrière des malheurs de l’humanité, mit en face de nous, en 1914, un horizon bien plus sombre.

En 1914, nous n’avions aucune expérience de ces graves problèmes économiques dont nous semblions, d’ailleurs, mesurer à peine l’importance. Que nous importaient alors l’instruction publique, l’hygiène, le mieux-être, en un mot, de la masse? Le pays allait comme il pouvait. Quand il n’y avait plus un centime dans la caisse publique pour payer leur solde aux militaires, le gouvernement perdait pied et un autre lui succédait aux affaires, ainsi de suite. Nous venions à peine de rentrer dans l’ordre, sous l’occupation américaine, après une longue période d’insouciance semblable à celle décrite tout à l’heure, une longue période d’insouciance, dis-je, et de guerre civile ayant fait la ruine des cultivateurs et provoqué la désertion encore des champs. Aucun organisme bancaire, la douane, n’existait encore, pouvant permettre de lutter, dans une certaine mesure, contre la crise financière, tout au moins. Les appointements des employés publics n’étaient pas toujours payés. Quand à notre économie, elle s’était depuis longtemps effondrée. En 1914, nous n’avions pas Damien, cette puissante organisation appelée à diriger tôt ou tard, peut-être bientôt, l’économie nationale, et la barque allait véritablement à la dérive.

Ne parlons plus de l’Américain. En ce temps-là, il était surtout soucieux de consolider sa politique d’occupant. Eh! d’ailleurs, ayant à peine conclu son traité avec Haïti, il en assurait le point primordial: la pacification du pays. Et puis, l’emprunt ne vint qu’en 1922, soit plus de trois ans après la signature de la paix. Le commerce d’exportation avait déjà repris et nous n’étions pas loin de connaître l’abondance qui suit habituellement toute crise, pour ne pas dire que nous avions fini de manger la vache enragée.

Ajoutez à tout cela les inquiétudes patriotiques de l’époque... Une occupation étrangère qui s’étendait. Le peuple haïtien désemparé, pour ainsi dire, en face d’un autre qu’il ne comprenait pas ou qu’on lui avait appris à mal comprendre...

Voilà l’horizon de 1914-1918 dont le tour, quoique rapidement fait, donne une vision claire de la situation plus que tragique dans laquelle se débattait la République, il y a un quart de siècle.  

Nous vainquîmes.

Marcel Salnave
Haïti-Journal 6 mars 1941

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