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29.07.2006
Les personnes âgées
Il y a quelques mois, les principaux journaux de Port-au-Prince, avec le plus bel enthousiasme, s’associaient pour tresser des lauriers à l’une de nos plus anciennes et respectables institutrices, Mademoiselle Célie Lillavois, que ses quatre vingts ans trouvaient alerte et encore capable de rendre des services efficaces. Ailleurs sans doute, les exemples ne manquent pas de ces vielles personnes dont on dit que les ans n’ont point altéré le prestige. Mais, ces cas-là sont extrêmement rares sous l’ardent soleil d’ Haïti qui semble aussi bien s’attaquer à nos forces à mesure qu’il détruit les microbes malfaisants. Mais, quelqu’un, un moraliste, probablement, rendant hommage, en ma présence, à la gaillardise de Mademoiselle Célie, notait non sans quelqu’apparence de raison, qu’un tel phénomène ne se fût pas produit sans un très grand amour de son prochain.
Je voudrais faire partager ce point de vue assez original, à mes yeux du moins, et qui augmenterait considérablement le mérite de notre institutrice à qui le comité haïtien de l’Alliance Française vient de décerner la médaille d’honneur.
Aimer son prochain est une règle de vie. Que dis-je? C’est la règle d’or par excellence de l’existence. On ne se rend pas assez compte dans notre milieu et peut-être aussi dans le monde, des soins qu’on accorderait à sa personne rien qu’en pratiquant le bien. Mais, attention! Le bien ici, a un sens philosophique qu’on ne trouverait pas nécessairement dans ce comportement extérieur, même exemplaire qu’offrent tant de gens. Ce bien que j’évoque s’entend de la conception chrétienne, puisque nous vivons sous l’ère du Christianisme, que toute âme bien née devrait se faire de l’humanité, et qui conduit naturellement à considérer son prochain comme son frère sinon comme un autre soi-même.
Aucune ligne de conduite, hors de celle-là, ne saurait nous protéger contre les atteintes du temps, le temps qui nous donne l’opportunité de manifester notre haine, notre envie, nos injustices, nos préjugés, nos méchancetés – toutes choses qui vieillissent. Aussi pour ne m’arrêter qu’à ce petit fait curieux qui a tant retenu l’attention, hier matin, à la séance de l’Alliance Française, savoir “la verdeur de corps et d’esprit” de Mademoiselle Célie Lillavois, je dirai que notre compatriote est restée jeune, malgré ses quatre vingts ans, tout simplement parce qu’elle a pratiqué l’œuvre du prochain, qui conserve les vingt ans du cœur et préserve des rides du front.
Marcel Salnave
Haïti-Journal 25 juillet 1940
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26.07.2006
Le Récital Basil Codlban
Que j’avais raison, dans mon appréciation d’avant hier sur le pianiste Basil Codolban de laisser le dernier mot au public! Le public! C’est lui le grand juge en toute matière, et particulièrement en matière de musique où le coeur, plus que la science et que l’intelligence, décide souverainement. On ne me fera jamais admettre que, pour apprécier le talent d’un artiste musicien, il faille soit même être musicien. Les meilleurs critiques de l’art n’ont pas toujours été des praticiens, et Georges Sand a montré que le coeur pouvait être aussi bon juge des sons que l’esprit le mieux façonné à l’art de Mozart ou de Chopin. Et, probablement, il en est ainsi de tout être qui, grâce à une immense sensibilité, arriverait à embrasser le monde extérieur. J’entends l’être objectif qui ne crée pas et qui mis en présence de l’œuvre d’art, serait capable d’en saisir la beauté et les imperfections. Théophile Gautier, par exemple, fut encore plus habile à critiquer qu’à créer pour avoir été doué d’une grande objectivité qui lui permettait d’entrevoir les subtilités échappant aux auteurs eux-mêmes.
Je suis enclin à croire que l’auditoire a un semblable pouvoir de saisir les nuances artistiques dont, il est vrai – là-dessus je ne me fais nulle illusion – chacun n’aura plus tout à l’heure aucun soupçon, dès qu’il se retrouvera isolé. Autant dire que le public est un grand critique et que Georges Sand et Théophile Gautier – puisque ce sont eux qui ont occasionné cette digression – étaient des cœurs immenses qui avaient à eux seuls le mérite et la souveraineté de la foule.
Mais, cela nous aide à conclure, en même temps, que le public est le juge par excellence en matière d’art. Et, si telle est la vérité, le pianiste roumain, Monsieur Codolban, qui a donné son premier récital au “Rex”, hier soir, peut s’enorgueillir d’avoir recueilli un légitime succès octroyé par un public tellement enthousiasmé que l’artiste a été obligé d’allonger le programme. Et n’est-ce pas encore que je ne me trompais pas, l’autre jour, en disant que Codolban avait des qualités pouvant lui assurer des applaudissements sur notre scène? Il a joué, en effet, avec brio. Son jeu est clair et délicat, mais pas toujours heureusement nuancé – à mon humble avis, du moins. Par exemple, s’il m’a enchanté dans l’exécution de la Fantaisie – Impromptu, j’avouerai que je n’ai pas beaucoup aimé l’expression qu’il a mise dans la valse en do dièse mineur de Chopin. Le “piu mosso” se joue à la répétition du motif, pianissimo et non assez fort, comme il a été exécuté. C’est comme un écho des quinze précédentes mesures.
M. Codolban, dans le prélude No2 de Rachmaninoff, n’aborde pas “l’Agitato” de plein pied. Il y entre graduellement et dans un style qui ne me semble pas traduire très nettement le crépitement des flammes (on sait que cette magnifique pièce du célèbre pianiste-compositeur russe a été inspirée de l’historique et tragique incendie de Moscou lors de la campagne napoléonienne.) Mais, quel reproche vraiment sérieux pourrait-on lui faire à ce sujet? On est ici sur le terrain de l’interprétation pure où l’opinion des autres ne prévaut pas. C’est pourquoi il est toujours bon d’aller entendre soi-même les artistes; et de ne pas se fier au jugement de la critique. Ce qui pourrait mettre en garde, c’est si je disais que Codolban ne possède pas des qualités techniques. Or sous ce rapport, il est maître du clavier. Force, souplesse, pédale, il met tout cela au service d’un jeu serré, sans trou et brillant. Il faut aller entendre le pianiste roumain. Il fait passer des instants agréables en compagnie de Chopin, Debussy, Litz. Il faut aller l’entendre aussi dans ses propres compositions où il a le bonheur d’être original. Il faut aller l’entendre enfin, dans Beethoven qu’il interprète avec une correction tout bonnement classique.
Marcel Salnave
Haïti-Journal 7 mars1941
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21.07.2006
Port-au-Prince
L’aspect des maisons va-t-il changer celui des rues et l’aspect de celles-ci modifiera-t-il la physionomie de notre bonne capitale? Oh! à première vue oui. Tout comme il est juste d’admettre que l’urbanisme, à première vue, transforme les villes. Et vraiment, sous ce rapport, Port-au-Prince a déjà beaucoup changé. Constatons même avec l’ami Jules Blanchet que notre capitale s’embellit sous l’influence salutaire de l’urbanisme. Des jardins tracés selon les exigences de l’art ont remplacé un peu partout nos “vides” et là où poussait à foison l’herbe folle, il n’y a plus maintenant qu’arbustes aux branches malléables et plantes ornementales taillées au goût de Monsieur l’horticulteur. Le tout est immanquablement entouré de gazon. C’est là d’ailleurs, la seule protection de nos jardins contre le vandalisme des promeneurs. On sait, en effet que, grâce à un écriteau de la police, les passants apprennent depuis quelque temps à ne pas franchir le gazon. J’imagine à la longue, le gazon pourrait se substituer au “bétonnage”, lorsque notre éducation, à ce sujet du moins, sera entièrement faite, comme celle du brochet qu’une simple cloison de verre a corrigé de la mauvaise habitude de manger les petits poissons.
C’eût été si original: une bande de gazon vert devant les maisons, à la place de ces murs bastions rappelant par trop les temps abolis de la satrapie où les familles, hélas! avaient à se défendre contre ceux-là même dont le rôle était de garantir la sécurité des honnêtes et paisibles gens! De ces ouvrages avancés, dirais-je qu’il existe en pleine ville qui conservent aujourd’hui encore leurs derniers raffinements faits d’éclats de bouteilles.
Mais, quand même toutes ces choses vilaines à voir seraient corrigées; qu’une couche de peinture viendrait redonner leur fraîcheur à nos maisons; qu’une architecture nouvelle transformerait, selon un art moins douteux le style des constructions, Port-au-Prince ne changerait pas beaucoup et n’offrirait toujours pas cet attrait, ce charme, cette gaieté, enfin, que l’on aimerait non seulement découvrir dans les choses, mais aussi rencontrer sur les visages.
Or, l’haïtien est triste, profondément triste. Je n’envisage pas les hommes qui, dans n’importe quel pays, peuvent être des sujets peu attrayants. Je pense à nos femmes qui ne sourient pas, à mon gré. Elles ne sont pas assez joyeuses et semblent souffrir d’une vague nostalgie. On devrait lever les droits prohibitifs sur les articles de soirée, afin de permettre à notre population féminine de porter plus fréquemment ces tissus légers qui rendent les femmes on dirait plus aguichantes, en leur donnant cette grâce provocante autant qu’accueillante qui retient les voyageurs, sous toutes les latitudes.
Marcel Salnave
Haïti-Journal 29 novembre 1942
21:50 Publié dans D'intérêt Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
18.07.2006
"Ouvrir une école, c'est fermer une prison"
Un écrivain qui aimait beaucoup les antithèses disait qu’“ouvrir une école, c’est fermer une prison.” Le pépère de Jeanne – car c’est bien à Hugo que revient la paternité de cette boutade – ne pouvait pas souffrir l’absence de l’enfant aimée, choyée, gâtée. Pour lui, Jeanne et tous ces petits êtres qui lui sont pareils dans le temps et dans l’espace subissent la plus dure des privations, celle de la liberté, chaque fois que l’école les ravit à l’affection de la maisonnée. Aussi le premier lundi d’octobre est-il un jour triste pour ceux qui, comme le père Hugo, reconnaissent les droits de l’enfance – l’enfance qui a tous les droits, en effet, et à qui tout est défendu, jusqu’à la faveur de grandir dans l’ignorance et le bonheur.
Mais, sur un ton plus sérieux, ne pourrait-on surtout écrire qu’ouvrir une école c’est rendre l’homme libre?
Pensez donc à tout ce dont nous nous libérons par l’instruction, à tous ces préjugés, à tous ces vices, à tous ces travers, à toutes ces imperfections qui tiennent les hommes et les peuples dans leurs mailles et les font infiniment malheureux, tant qu’il n'ont pas connu les bienfaits de l’instruction.
Ouvrir une école, c’est rendre l’homme libre.
Marcel Salnave
Haïti-Journal 1er Octobre 1940
20:35 Publié dans D'intérêt Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
16.07.2006
Où la raison intervient
Nous envions, dans la stricte limite, bien entendu, d’une bonne administration, notre confrère “Le Nouvelliste”, qui a su apporter des améliorations appréciables à sa présentation. Ses abonnés et ses lecteurs en général doivent lui savoir gré de telles innovations qui sont vraiment heureuses. Sa nouvelle rubrique, “Lettre de New-York au Nouvelliste”, sous laquelle, avec la collaboration de l’Agence France-Presse, sont publiées des informations étrangères de dernière heure et, le plus souvent, des commentaires très instructifs sur les problèmes politico-sociaux qui continuent de secouer les grands centres économiques du monde, retient de plus en plus l’attention.
On aura accordée à la lettre de l’ancien premier Léon Blum, publiée dans le numéro de samedi du “doyen”, tout l’intérêt qu’un tel document suscite. L’éminent homme d’Etat, chef du parti socialiste français, a donné un aperçu lumineux sur la production française dont la direction est intimement liée à la politique gouvernementale.
Cette politique, dans un pays pratiquant le gouvernement essentiellement parlementaire, c’est le suffrage universel qui la détermine. De là à revenir sur la bonté du régime socialiste, il n’y avait qu’un pas, que le grand leader a vite franchi en reprenant, dans sa lettre, la défense d’une doctrine qui lui est chère. M. Blum a dit des choses dignes d’être méditées, et là où nous voulons, justement en venir, c’est la franchise de l’écrivain qui n’a pas pu s’empêcher de signaler les difficultés d’application absolue de son système. Lisez de préférence, ce qu’a écrit le véridique chef socialiste. “L’échec de telle ou telle de ces expériences ne pourrait porter, à aucun degré, de témoignage valable contre l’ordre socialiste régnant sur l’économie internationale. Nous n’acceptons, cependant pas qu’on y mette fin par un retour au système dit libéral. Nous voulons, au contraire, qu’elles soient poursuivies et étendues, nous voulons qu’elles réussissent dans la mesure où un succès est possible et que , pour réussir, elles s’inspirent de plus en plus largement de l’esprit socialiste; d’un esprit de coopération volontaire entre les ouvriers et les paysans, entre les producteurs et les consommateurs, entre les cadres des travailleurs et des usagers, un esprit de justice et d’harmonie, un esprit d’abnégation et de subordination au bien public...”
“L’échec, a fait en outre remarquer M. Blum, provient de ce que ces problèmes ne sont pas susceptibles d’une solution entièrement satisfaisante dans in régime capitaliste – et la France, quoiqu’on ait pu dire, vit encore dans un régime capitaliste...”
Et c’est ici que la raison intervient. Si un pays organisé comme la France et, par ailleurs, assez fort pour se défendre contre des jeux contraires, éprouve tant de difficultés à l’application totale des procédés socialistes, quelles seraient les chances de succès des dits procédés dans les petits pays non encore disciplinés et subissant, par surcroît, en raison des lois géographiques, les influences, mieux, les injonctions des centres les plus foncièrement capitalistes du monde?
Nous ne disons pas qu’il n’y en aurait aucune; mais nous croyons que ces chances seraient proportionnelles aux concessions volontairement faites par le capitalisme qui, lui aussi, après deux formidables guerres et en face des nouvelles menaces que constitue le mécontentement mondial, fait montre de souplesse dans la lutte.
Ici, en Haïti, nous devons être de plus en plus intelligents et sages, pour admettre que si la révolution de janvier 1946 a vaincu et continue de vaincre les antagonismes de l’intérieur, elle ne va, malheureusement, pas d’une allure aussi franchement conquérante vers ses fins, à l’extérieur.
Ces commentaires du fameux leader socialiste sur les ennuis d’applications d’un ordre qui intéresse considérablement le milieu haïtien victime, depuis toujours, des forces capitalistes, sont venus à souhait comme pour apprendre que la lutte n’est pas aisée et nous conseiller de la mesure, du tact, toujours du tact.
Marcel Salnave
Haïti-Journal 19 novembre 1946
00:30 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
14.07.2006
Le triomphe de Lamothe
Le récital Lamothe tant souhaité a fait salle comble, mercredi dernier, au Rex. De mémoire de Port-au-Princien, c’est le plus enthousiaste accueil que le grand public ait réservé à un artiste musicien, haïtien ou étranger, et cette soirée du 5avril 1944, fera certainement date dans nos annales musicales.
On hésite à parler d’une audition de Lamothe. Les commentaires sont innutiles à l’égard de cet artiste incontestable et incontesté. Le talent, c’est le talent. A partir du moment qu’il a été consacré par le succès, il peut paraître vain de l’analyser, à moins que ce ne soit dans le but de faire valoir quelques observations – comme se sera le cas ici – dans l’intérêt de l’art en général.
Mille qualités concourent à former le talent de Lamothe; mais, si par-dessus elles toutes, il fallait élire une dominante, qui fut franchement caractéristique de notre pianiste, j’opinerais pour l’expression. Si Lamothe accorde une place importante à la technique, on sent néanmoins que celle-ci n’est pas l’objet d’une constante préoccupation chez cet interprète qui se contente tout juste de moyens permettant une exécution aisée, sans se soucier des exercices de virtuosité proposé par l’école et dont la répétition quotidienne fait parfois réaliser des acrobaties, mais ne produit pas toujours la fine musicalité qui est affaire d’intelligence et de sensibilité. Lamothe respecte l’école certes. L'école est nécessaire, car sans elle, jamais les pauvres adeptes de la musique n’arriverait à la perfection. Mais l’école n’enseignant pas, ne pouvant prétendre enseigner une technique immuable, pour la raison que cette technique n’existe pas, ne saurait s’imposer au génie. On ne fera donc pas grief à un artiste qui, fort de ses aptitudes et de ses dons naturels, répudierait, quand à lui, des moyens qui ne sont pas indispensables. L’emploi du cinéma au ralenti montrant le jeu des Cortot, des Horowitz, des Backhaus – on fit l’expérience à Paris, il y a quelques années – révéla que ces célèbres maîtres au piano, dans la chaleur de l’exécution, réalisaient des traits, les passages en arpège d’une manière qui n’était généralement pas celle qu’ils conseillaient à leurs élèves...
Lamothe aussi, par un travail consciencieux et opiniâtre d’autodidacte, a su trouver des procédés lui permettant de vaincre toutes les difficultés pianistiques. Verticale ou horizontale, jamais l’écriture musicale, sous quelque forme qu’elle se présente, n’a embarrassé notre virtuose. Cette maîtrise jointe au goût artistique, au beau style, à cette expression incomparable de lamothe que nous avons signalée, met ce musicien au pied de la comparaison avec les pianistes de réputation mondiale, condition que le sévère René Piquion exige des valeurs haïtiennes, dans n’importe quel domaine, pour avoir droit de cité à l’intellectualité.
Ce qui précède nous dispensera de nous étendre sur l’exécution du programme dont chaque numéro a été un charme. Aussi, l’auditoire a-t-il confondu le pianiste et le compositeur dans un même sentiment d’admiration.
Il n’en saurait être autrement autrement: “ Scènes de carnaval” et “Danse Espagnole” No 4, “Valse romantique” ont subi avec bonheur le voisinage des partitions de Moskowski, Shubert, Sibélius, Chopin. Ces pièces qu’on entendait pour la première fois, retiendront sûrement l’attention de la critique. Soulignons-en, en passant, la bonne facture qui trahit, une fois de plus, la conception artistique de Lamothe. L’auteur de “Libellules” repousse toute idée d’un art nationaliste. Ainsi, alors que les “Scènes de Carnaval” faisaient pressentir une partition à tendances rythmiques, des sonorités chatoyantes et sensuelles, une écriture désinvolte, pour tout dire, assaisonnée de couleur locale, l’universalisme de Lamothe prit le dessus sur le comportement du siècle, pour nous servir une musique de grande distinction où les scènes évoquées sont non pas des bacchanales ou des ébats licencieux dans la rue, mais un drame intime ou l’auteur serait, peut-être, le héros mystifié des Pierrettes et des Arlequines...
La manifestation: On sait que ce concert de Lamothe devrait être aussi un hommage, une sorte de réparation à l’endroit de notre seul grand artiste vivant. Jamais manifestation ne fut mieux réussie. Le programme publié dans une coquette brochure comportant, en outre, des articles signés de Dr Camille Lhérisson, Dantès Bellegarde, membres du comité d’organisation, Stephen Alexis, Félix Courtois, Placide David, Luc Grimard, Léon Laleau était vendu par centaines d’exemplaires avant le récital.
A 8 hres 45, Madame Elie Lescot, accompagnée de quelques membres de la famille présidentielle, du Capitaine Lochard et d’autres officiers de la Maison Militaire de Son Excellence ( le Président Lescot, empêché, n’a pas assisté au concert) est reçue par le Dr Camille Lhérisson et conduite à la place d’honneur. Aussitôt, M. Dantès Bellegarde gravit la scène pour, en quelques mots heureux, présenter, si c’était nécessaire dit-il – Lamothe que tout le monde connaît. Le pianiste se met au piano. Il joue “La Dessalinienne” que l’assistance écoute debout. Et l’enchantement de commencer... Bourrée de Bach, Scherzo de Beethoven, Romance de Mendel Solino, Polonaise, Valse, Etudes; Sibélius, Moskowski, Chopin, Lamothe...
Quelle musique élégante, savante, harmonieuse, douce tout à la fois; nouvelle pour le public habitué à se voir servir toujours du déjà entendu! Au fur et à mesure, la salle se montre de plus en plus vibrante et l’audition s’achève au milieu d’ovations chaleureuses. Lamothe est rappelé, il revient pour jouer “Libellules.” M Bellegarde le rejoint sur la scène et, se rappelant, peut-être, le geste de Gabriel Pierné à l’endroit de Paderewski, lorsque celui-ci eut offert son premier concert à Paris, après la guerre de 1914, il donne à Lamothe un baiser, le baiser innombrable de la foule. L’émotion est grande, les spectateurs se lèvent comme un seul homme. Des voix crient: “Vive Lamothe!” Le triomphe est inénarrable...
Puisse cette manifestation être de meilleur augure pour l’artiste dont la carrière recommence! C’est sur ce vœu que nous clôturons la campagne de “Haïti-Journal”, une des plus opportunes, du point de vue national; car la présentation de Lamothe peut-être aussi regardée comme une réplique aux dénigrements dont notre pays est abreuvé – bien à tort...
Marcel Salnave
Haïti-Journal 10 avril 1944
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09.07.2006
Fort Lerebours
Lorsque – il y a une vingtaine d’années – on mit la pioche au fort Lerebours dont les vestiges, à l’entrée sud de Port-au-prince, obstruaient sans raison, comme aussi sans souci de l’urbanisme, la ligne droite qui, rejoignant la première avenue de Bolosse, se poursuit, monte, monte jusqu’à la découverte de la mer, des voix s’élevèrent avec véhémence pour protester contre ce qu’on appelait, alors, un sacrilège.
Je veux croire que cette indignation n’avait rien de sincère, au fond, et n’était qu’un prétexte de crier contre l’Occupation dont l’œuvre bonne sous bien des rapports (il convient en passant de rendre justice aux américains) ne devrait, ne pouvait, néanmoins, pas être encore appréciée par les haïtiens. D’ailleurs, notre attitude en cela, était toute classique. Tant, en effet, que le sol de la patrie est foulé en maître par l’étranger, l’occupé n’éprouve que des sentiments de haine et de révolte à l’endroit de l’occupant, et les actes d’une occupation ne sont loués, quand ils le méritent, qu’à la levée des troupes. Si une explication était recherchée des anciennes manifestations haïtiennes anti-américaines, il faudrait la trouver dans ce comportement obligatoire que je viens de rappeler, et qu’on peut noter tout au long de l’histoire du Droit des gens, depuis qu’il y a des peuples occupés et des peuples occupants.
Peut-être, s’était-on souvenu aussi des protestations de Paris contre les démolitions du baron Haussmann... Mais, je m’aperçois que je ne suis pas encore au premier mot de ma chronique.
Voici. A la banlieue anciennement dénommée “Fort Lerebours”, au local qu’occupait la scierie Simmonds, un capitaliste étranger, M. Weinreb, développe actuellement une des plus prometteuses industries du pays. Plus de cinq cents filles et jeunes femmes y vont tresser le jonc et des fibres de pite et de latanier. Ces tresses, réunies par milliers de mètres, sont expédiées aux Etats-unis, pour la confection de chapeaux et menus objet pour dames. il fut un temps où l’Italie, dans la paix que procurent l’art et le travail, offrait une agglomération de 40,000 italiennes pour le moins, préparant la paille tant vantée dans le monde; et cela m’enorgueillit que mes compatriotes soient jugées aptes à remplacer les filles claires aux cheveux de lin, sœurs de Béatrice.
N’est-ce point un grand dommage, pourtant, que cette nouvelle activité ne puisse nous appartenir toute entière? Qu’avait-on besoin de faire partager avec nous la main-d’œuvre? Les entrepreneurs ne pouvaient-ils pas faire installer ici-même la machinerie nécessaire à la fabrication de tout ce à quoi est destinée la paille tressée en Haïti?
J’entrevois le moment peut-être pas lointain où les bras ne suffiront pas, où 10,000, 20,000 femmes seront requises pour tresser la paille. Et j’éprouve comme un remords à songer que la main-d’œuvre ne sera pas cent pour cent indigène; que ces articles dont la matière première sera bien haïtienne ne porteront cependant pas la marque d’origine: “Made in Haïti”; que pas un centime des larges profits que cette industrie naissante est susceptible de rapporter, n’ira à l'Epargne haïtienne...
Marcel Salnave
Haïti-Journal 17 janvier 1941
18:00 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
Le commerce extérieur (Suite)
Je faisais remarquer, récemment, que les sujets de préoccupation immédiats et angoissants de la guerre, en 1914, n’avaient pas eu la vertu de détourner des marchés mondiaux l’attention des grands pays belligérants. Au contraire, la lutte économique pour avoir été, momentanément, entravée n’était devenue que plus sournoise et ingénieuse. L’Allemagne dont la situation, à ce sujet, était particulièrement grave, fit montre d’une intelligence et d’une énergie incroyables. L’impossibilité de faire naviguer leurs bateaux dans les océans, mettait les fabricants allemands en danger de perdre tout contact avec leur clientèle d’outre-mer. Leurs représentants à l’étranger continuèrent, néanmoins, à recevoir les commandes et, chaque fois que cela était possible, ces commandes étaient soignées en pays neutres, par des maisons neutres. C’est ainsi, a-t-on rapporté, que l’on pouvait voir des produits vendus dans le monde, de marque allemande, mais fabriqués en fait en Suisse ou aux Etats-Unis, du moins, jusqu’à l’entrée de ce dernier pays dans le conflit.
C’est possible que la chose se produise aujourd’hui encore, et il ne serait pas surprenant d’apprendre, à la fin des événements sanglants qui désolent l’humanité, que le commerce du Reich avait pu, plus ou moins se maintenir à l’extérieur malgré le blocus.
Que constatons-nous, d’ailleurs, actuellement? Des ressortissants allemands, chassés par le gouvernement de leur pays, il est vrai, mais restés allemands malgré tout, organisant leur commerce partout dans le monde. Quelques uns, installés ici bien avant le déclenchement des hostilités, commencent à tirer un certain profit de leurs efforts. Et je ne parle pas des maisons établies depuis longtemps dans le pays, lesquelles ont dû certainement prendre toutes les mesures propres à assurer, cette fois-ci, la continuation de leur “business” sans ennuis autres que ceux que subit le commerce en général, du fait de la guerre. Ces activités, sans doute, sont d’ordre privé; mais, tôt ou tard, elles tourneront aussi, en partie, à l’avantage du pays de ces commerçants.
Je ne suis pas contre ces traqués qui ont bien droit à l’existence, et pourvu, en tout cas, que leurs transactions industrielles ou commerciales à l’ombre de la bienveillante hospitalité de la République s’opèrent régulièrement, de manière que notre neutralité reste idem de tout soupçon, nul ne saurait humainement se formaliser de ces activités.
Dans ces conditions, notre droit ne serait-il pas aussi d’exiger que l’élément haïtien participe à ces entreprises commerciales ou industrielles? Par élément haïtien, il ne faut pas entendre uniquement ouvriers des ateliers et employés des offices; mais surtout le petit capital haïtien. Ces sociétés qui se créent actuellement ne peuvent pas être haïtiennes que de nom. Il faut que, dans une certaine mesure, on nous invite à les contrôler également, chose qui ne sera possible qu’en acceptant notre apport-espèces.
Sommes-nous actionnaires de ces sociétés anonymes haïtiennes et si oui, dans quelle proportion? Voilà une question qui n’est pas dénuée d’intérêt dans l’autre lutte que, sous les auspices du gouvernement, nous menons de ce côté-ci pour le placement lucratif des fonds haïtiens, qu’on ne sait quel stupide destin semble avoir éternellement immobilisés.
Marcel Salnave
Haïti-Journal 16 janvier 1941
01:10 Publié dans Economie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
06.07.2006
Le commerce extérieur
Le commerce extérieur est d’un appoint tel, dans la vie économique des peuples, qu’il constitue pour tous un problème permanent, appelant l’attention des gouvernements à tous les moments: en période de crise comme aux jours de prospérité; durant la guerre comme en temps de paix. On se rappelle avec quel intérêt, pendant les hostilités de 1914-1918, les grands pays belligérants, malgré les soucis autrement grave de l’époque et le doute du lendemain, se préoccupaient encore de résoudre à leur avantage le problème de l’exportation, pour le temps où alliés, neutres ou ennemis ne seraient plus que des concurrents sur les marchés mondiaux.
En Allemagne, les firmes industrielles créaient un comité chargé d’étudier toutes les questions concernant le développement de l’exportation allemande après la guerre. Et les journaux annonçaient, entre autres des positions prises, à ce sujet, par le gouvernement de Berlin, la formation d’une commission centrale dont le programme consistait à examiner les méthodes les plus appropriées au développement du commerce allemand à l’étranger. L’Angleterre projetait, elle, de faire de Londres le centre d’une grande foire commerciale annuelle, appelée à concurrencer Leipzig. Cette foire s’adresserait à tous les acheteurs du globe, mais aux acheteurs seulement. Des mesures étaient arrêtées, en même temps, par les pouvoirs publics, en vue du perfectionnement de l’organisation commerciale de l’empire. Quand aux français, des discussions et des projets du même ordre d’idées remplissaient les colonnes de leurs revues financières; tandis que les Etats-Unis du Nord, de leur côté, cherchaient à gagner le marché sud-américain, momentanément abandonné par les exportateurs européens.
Ces luttes pour les débouchés notées précisément à une époque où tous ces Etats que je viens de nommer étaient pourtant dans l’incertitude de l’après-guerre, prouvent que le commerce extérieur n’est pas seulement l’apanage des nations qui vivent à l’hégémonie du monde, mais aussi et surtout une question vitale pour tous les peuples, grands et petits.
Néanmoins, pour exporter (il ne s’agit pas ici de notre petit commerce séculaire de café et de coton dont les bases ont été jetées depuis la colonie), il faut produire beaucoup, il faut constituer l’outillage nécessaire et mettre en valeur les diverses ressources naturelles du pays. Or, malgré les invitations du Président Vincent, et toutes les facilités que son gouvernement est désireux d’accorder aux capitaux haïtiens, particulièrement, s’ils pouvaient s’associer en vue d’une exploitation d’envergure quelconque, on ne voit aucun mouvement sérieux se dessiner dans le sens tant souhaité.
Nous préférons construire des maisons, en plaine crise du numéraire, à l’heure où les loyers sont au-dessous de l’intérêt que rapporteraient normalement les sommes investies dans les constructions... Une logique comme tout autre... Mais je crois que c’est M. Ribot, ancien Ministre Français, qui a raison, quand il a dit dans son discours du 7 mai 1915: “ Ce n’est pas l’idéal pour un pays que de placer ses économies comme un rentier. Un pays ne vit pas de rentes et de placements. Il vit de travail et d’industrie. Il s’appauvrit s’il ne développe pas son outillage, son esprit d’entreprise, ses exportations...”
Marcel Salnave
Haïti-Journal 13 janvier 1941
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