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29.07.2006

Les personnes âgées

Il y a quelques mois, les principaux journaux de Port-au-Prince, avec le plus bel enthousiasme, s’associaient pour tresser des lauriers à l’une de nos plus anciennes et respectables institutrices, Mademoiselle Célie Lillavois, que ses quatre vingts ans trouvaient alerte et encore capable de rendre des services efficaces. Ailleurs sans doute, les exemples ne manquent pas de ces vielles personnes dont on dit que les ans n’ont point altéré le prestige. Mais, ces cas-là sont extrêmement rares sous l’ardent soleil d’ Haïti qui semble aussi bien s’attaquer à nos forces à mesure qu’il détruit les microbes malfaisants. Mais, quelqu’un, un moraliste, probablement, rendant hommage, en ma présence, à la gaillardise de Mademoiselle Célie, notait non sans quelqu’apparence de raison, qu’un tel phénomène ne se fût pas produit sans un très grand amour de son prochain. 

Je voudrais faire partager ce point de vue assez original, à mes yeux du moins, et qui augmenterait considérablement le mérite de notre institutrice à qui le comité haïtien de l’Alliance Française vient de décerner la médaille d’honneur.

Aimer son prochain est une règle de vie. Que dis-je? C’est la règle d’or par excellence de l’existence. On ne se rend pas assez compte dans notre milieu et peut-être aussi dans le monde, des soins qu’on accorderait à sa personne rien qu’en pratiquant le bien. Mais, attention! Le bien ici, a un sens philosophique qu’on ne trouverait pas nécessairement dans ce comportement extérieur, même exemplaire qu’offrent tant de gens. Ce bien que j’évoque s’entend de la conception chrétienne, puisque nous vivons sous l’ère du Christianisme, que toute âme bien née devrait se faire de l’humanité, et qui conduit naturellement à considérer son prochain comme son frère sinon comme un autre soi-même.  

Aucune ligne de conduite, hors de celle-là, ne saurait nous protéger contre les atteintes du temps, le temps qui nous donne l’opportunité de manifester notre haine, notre envie, nos injustices, nos préjugés, nos méchancetés – toutes choses qui vieillissent. Aussi pour ne m’arrêter qu’à ce petit fait curieux qui a tant retenu l’attention, hier matin, à la séance de l’Alliance Française, savoir “la verdeur de corps et d’esprit” de Mademoiselle Célie Lillavois, je dirai que notre compatriote est restée jeune, malgré ses quatre vingts ans, tout simplement parce qu’elle a pratiqué l’œuvre du prochain, qui conserve les vingt ans du cœur et préserve des rides du front.

Marcel Salnave
Haïti-Journal 25 juillet 1940

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