21.07.2006

Port-au-Prince

L’aspect des maisons va-t-il changer celui des rues et l’aspect de celles-ci modifiera-t-il la physionomie de notre bonne capitale? Oh! à première vue oui. Tout comme il est juste d’admettre que l’urbanisme, à première vue, transforme les villes. Et vraiment, sous ce rapport, Port-au-Prince a déjà beaucoup changé. Constatons même avec l’ami Jules Blanchet que notre capitale s’embellit sous l’influence salutaire de l’urbanisme. Des jardins tracés selon les exigences de l’art ont remplacé un peu partout nos “vides” et là où poussait à foison l’herbe folle, il n’y a plus maintenant qu’arbustes aux branches malléables et plantes ornementales taillées au goût de Monsieur l’horticulteur. Le tout est immanquablement entouré de gazon. C’est là d’ailleurs, la seule protection de nos jardins contre le vandalisme des promeneurs. On sait, en effet que, grâce à un écriteau de la police, les passants apprennent depuis quelque temps à ne pas franchir le gazon. J’imagine à la longue, le gazon pourrait se substituer au “bétonnage”, lorsque notre éducation, à ce sujet du moins, sera entièrement faite, comme celle du brochet qu’une simple cloison de verre a corrigé de la mauvaise habitude de manger les petits poissons.

C’eût été si original: une bande de gazon vert devant les maisons, à la place de ces murs bastions rappelant par trop les temps abolis de la satrapie où les familles, hélas! avaient à se défendre contre ceux-là même dont le rôle était de garantir la sécurité des honnêtes et paisibles gens! De ces ouvrages avancés, dirais-je qu’il existe en pleine ville qui conservent aujourd’hui encore leurs derniers raffinements faits d’éclats de bouteilles.

Mais, quand même toutes ces choses vilaines à voir seraient corrigées; qu’une couche de peinture viendrait redonner leur fraîcheur à nos maisons; qu’une architecture nouvelle transformerait, selon un art moins  douteux le style des constructions, Port-au-Prince ne changerait pas beaucoup et n’offrirait toujours pas cet attrait, ce charme, cette gaieté, enfin, que l’on aimerait non seulement découvrir dans les choses, mais aussi rencontrer sur les visages.

Or, l’haïtien est triste, profondément triste. Je n’envisage pas les hommes qui, dans n’importe quel pays, peuvent être des sujets peu attrayants. Je pense à nos femmes qui ne sourient pas, à mon gré. Elles ne sont pas assez joyeuses et semblent souffrir d’une vague nostalgie. On devrait lever les droits prohibitifs sur les articles de soirée, afin de permettre à notre population féminine de porter plus fréquemment ces tissus légers qui rendent les femmes on dirait plus aguichantes, en leur donnant cette grâce provocante autant qu’accueillante qui retient les voyageurs, sous toutes les latitudes.

Marcel Salnave
Haïti-Journal 29 novembre 1942

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