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14.07.2006
Le triomphe de Lamothe
Le récital Lamothe tant souhaité a fait salle comble, mercredi dernier, au Rex. De mémoire de Port-au-Princien, c’est le plus enthousiaste accueil que le grand public ait réservé à un artiste musicien, haïtien ou étranger, et cette soirée du 5avril 1944, fera certainement date dans nos annales musicales.
On hésite à parler d’une audition de Lamothe. Les commentaires sont innutiles à l’égard de cet artiste incontestable et incontesté. Le talent, c’est le talent. A partir du moment qu’il a été consacré par le succès, il peut paraître vain de l’analyser, à moins que ce ne soit dans le but de faire valoir quelques observations – comme se sera le cas ici – dans l’intérêt de l’art en général.
Mille qualités concourent à former le talent de Lamothe; mais, si par-dessus elles toutes, il fallait élire une dominante, qui fut franchement caractéristique de notre pianiste, j’opinerais pour l’expression. Si Lamothe accorde une place importante à la technique, on sent néanmoins que celle-ci n’est pas l’objet d’une constante préoccupation chez cet interprète qui se contente tout juste de moyens permettant une exécution aisée, sans se soucier des exercices de virtuosité proposé par l’école et dont la répétition quotidienne fait parfois réaliser des acrobaties, mais ne produit pas toujours la fine musicalité qui est affaire d’intelligence et de sensibilité. Lamothe respecte l’école certes. L'école est nécessaire, car sans elle, jamais les pauvres adeptes de la musique n’arriverait à la perfection. Mais l’école n’enseignant pas, ne pouvant prétendre enseigner une technique immuable, pour la raison que cette technique n’existe pas, ne saurait s’imposer au génie. On ne fera donc pas grief à un artiste qui, fort de ses aptitudes et de ses dons naturels, répudierait, quand à lui, des moyens qui ne sont pas indispensables. L’emploi du cinéma au ralenti montrant le jeu des Cortot, des Horowitz, des Backhaus – on fit l’expérience à Paris, il y a quelques années – révéla que ces célèbres maîtres au piano, dans la chaleur de l’exécution, réalisaient des traits, les passages en arpège d’une manière qui n’était généralement pas celle qu’ils conseillaient à leurs élèves...
Lamothe aussi, par un travail consciencieux et opiniâtre d’autodidacte, a su trouver des procédés lui permettant de vaincre toutes les difficultés pianistiques. Verticale ou horizontale, jamais l’écriture musicale, sous quelque forme qu’elle se présente, n’a embarrassé notre virtuose. Cette maîtrise jointe au goût artistique, au beau style, à cette expression incomparable de lamothe que nous avons signalée, met ce musicien au pied de la comparaison avec les pianistes de réputation mondiale, condition que le sévère René Piquion exige des valeurs haïtiennes, dans n’importe quel domaine, pour avoir droit de cité à l’intellectualité.
Ce qui précède nous dispensera de nous étendre sur l’exécution du programme dont chaque numéro a été un charme. Aussi, l’auditoire a-t-il confondu le pianiste et le compositeur dans un même sentiment d’admiration.
Il n’en saurait être autrement autrement: “ Scènes de carnaval” et “Danse Espagnole” No 4, “Valse romantique” ont subi avec bonheur le voisinage des partitions de Moskowski, Shubert, Sibélius, Chopin. Ces pièces qu’on entendait pour la première fois, retiendront sûrement l’attention de la critique. Soulignons-en, en passant, la bonne facture qui trahit, une fois de plus, la conception artistique de Lamothe. L’auteur de “Libellules” repousse toute idée d’un art nationaliste. Ainsi, alors que les “Scènes de Carnaval” faisaient pressentir une partition à tendances rythmiques, des sonorités chatoyantes et sensuelles, une écriture désinvolte, pour tout dire, assaisonnée de couleur locale, l’universalisme de Lamothe prit le dessus sur le comportement du siècle, pour nous servir une musique de grande distinction où les scènes évoquées sont non pas des bacchanales ou des ébats licencieux dans la rue, mais un drame intime ou l’auteur serait, peut-être, le héros mystifié des Pierrettes et des Arlequines...
La manifestation: On sait que ce concert de Lamothe devrait être aussi un hommage, une sorte de réparation à l’endroit de notre seul grand artiste vivant. Jamais manifestation ne fut mieux réussie. Le programme publié dans une coquette brochure comportant, en outre, des articles signés de Dr Camille Lhérisson, Dantès Bellegarde, membres du comité d’organisation, Stephen Alexis, Félix Courtois, Placide David, Luc Grimard, Léon Laleau était vendu par centaines d’exemplaires avant le récital.
A 8 hres 45, Madame Elie Lescot, accompagnée de quelques membres de la famille présidentielle, du Capitaine Lochard et d’autres officiers de la Maison Militaire de Son Excellence ( le Président Lescot, empêché, n’a pas assisté au concert) est reçue par le Dr Camille Lhérisson et conduite à la place d’honneur. Aussitôt, M. Dantès Bellegarde gravit la scène pour, en quelques mots heureux, présenter, si c’était nécessaire dit-il – Lamothe que tout le monde connaît. Le pianiste se met au piano. Il joue “La Dessalinienne” que l’assistance écoute debout. Et l’enchantement de commencer... Bourrée de Bach, Scherzo de Beethoven, Romance de Mendel Solino, Polonaise, Valse, Etudes; Sibélius, Moskowski, Chopin, Lamothe...
Quelle musique élégante, savante, harmonieuse, douce tout à la fois; nouvelle pour le public habitué à se voir servir toujours du déjà entendu! Au fur et à mesure, la salle se montre de plus en plus vibrante et l’audition s’achève au milieu d’ovations chaleureuses. Lamothe est rappelé, il revient pour jouer “Libellules.” M Bellegarde le rejoint sur la scène et, se rappelant, peut-être, le geste de Gabriel Pierné à l’endroit de Paderewski, lorsque celui-ci eut offert son premier concert à Paris, après la guerre de 1914, il donne à Lamothe un baiser, le baiser innombrable de la foule. L’émotion est grande, les spectateurs se lèvent comme un seul homme. Des voix crient: “Vive Lamothe!” Le triomphe est inénarrable...
Puisse cette manifestation être de meilleur augure pour l’artiste dont la carrière recommence! C’est sur ce vœu que nous clôturons la campagne de “Haïti-Journal”, une des plus opportunes, du point de vue national; car la présentation de Lamothe peut-être aussi regardée comme une réplique aux dénigrements dont notre pays est abreuvé – bien à tort...
Marcel Salnave
Haïti-Journal 10 avril 1944
03:50 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


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