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28.02.2007

Propos de Henri Mitterand

Marcel Salnave, né en 1889 à Haïti, est mort en exil à New York en 1983. Il a collaboré pendant de nombreuses années à Haïti-Journal, qui paraissait à Port-au-Prince. Un choix de ses articles, s’étendant de 1935 à 1950, vient de paraître en volume, par les soins d’un de ses fils, portant le même prénom. Le volume, intitulé Parlons peu... , d’après le titre général des chroniques de Marcel Salnave, est préfacé par Joseph Thévenin, ancien rédacteur en chef du journal et par Paulette Poujol-Oriol.
La carrière de Marcel Salnave s’est poursuivie sous plusieurs présidences, notamment celles des présidents Vincent, Lescot, Estimé, Magloire. Elle s’est interrompue après l’arrivée au pouvoir de Duvalier. Chacun des maîtres du moment respectait la hauteur de vues, l’indépendance et la culture de Marcel Salnave, lui-même petit-fils d’une figure illustre d’Haïti au 19e siècle, le Président Sylvain Salnave.
Ce recueil d’articles paraît au moment où Haïti, à la recherche de l’équilibre politique et d’une nouvelle démocratie, traverse des moments difficiles – mais qu’elle époque, dans l’histoire haïtienne, n’a pas été secouée de troubles? Il servira à la fois les hommes politiques et les historiens, en faisant revivre notamment la période qui a suivi, au cours des années trente, une intervention américaine destinée – déjà – à stopper les batailles de factions qui déchiraient l’île.
Marcel Salnave, les troupes américaines reparties et un minimum d’ordre étant rétabli, défend avec fermeté et élégance les principes d’une indépendance fondée sur l’autonomie d’une banque nationale, sur l’accroissement de la production et des exportations, sur le développement des infrastructures et sur l’aide aux paysans. Ses positions sont mesurées : s’il lui arrive d’admonester les pouvoirs, de condamner le régime des faveurs et de la corruption, il suit une ligne modérée, toujours respectueuse du système institutionnel.
Son propos est essentiellement celui d’un moraliste – ce qui n’exclut pas une grande attention aux réalités économiques. Les chapitres du livre ne suivent pas un ordre chronologique, mais regroupent les articles de Salnave selon leurs sujets : le nationalisme, la politique gouvernementale, l’économie, la banque et les finances, etc. Il est significatif que le premier de ces chapitres ait pour objet le journalisme même, et son éthique. Tout est dit dans ces lignes : “Le journaliste honnête ne peut professer qu’en émettant des opinions sincères, qu’importent les risques que lui vaut sa franchise”. Au reste , Marcel Salnave sera emprisonné trois mois sous Duvalier.
A la moralité du professionnel, s’ajoute la liberté intellectuelle de l’homme de culture. Commençant par les devoirs du journaliste, le livre s’achève, symétriquement, par l’éloge de la musique, et de plusieurs virtuoses haïtiens des années 40. Bach et Chopin surgissent au milieu des réflexions sur l’exportation de la figue-banane et sur les combinaisons parlementaires. Le commentateur politique cède la place à l’amateur, à l’artiste et au critique.
L’oeuvre journalistique de Marcel Salnave exprime ainsi, à l’image même de son auteur, la double réalité d’Haïti : une nation pauvre mais fière, toujours tourmentée par les faiblesses de ses ressources et par l’acuité de ses querelles intérieures, mais dont les élites restent marquées, plus que partout ailleurs dans les Caraïbes, par le goût des idées, du beau langage et de l’art – tout simplement, par l’humanisme.

Henri Mitterand

Henri Mitterand est professeur de Philosophie en langue française à Columbia University.