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23.06.2006

Changeons notre mentalité

C’est bon signe qu’une idée ou une opinion soulève des objections. Cela signifie qu’elle n’est ni puérile ni subversive et qu’elle pose une base de saines discussions.

J’ai répondu aux propos en l’air de Monsieur tout le monde réfutant ma chronique sur la nécessité de faire fructifier l’Epargne haïtienne. Voici maintenant des bribes d’une lettre que nous venons de recevoir d’un contradicteur qui a voulu garder l’anonymat (pourquoi):

“Ne pensez-vous pas vous être trompé, comme beaucoup d’autres, avant vous, lorsque vous affirmez que l’haïtien n’a pas l’esprit d’association?... Toute association implique manipulation de fonds par un associé pour compte des autres...”

Et là-dessus, notre interlocuteur de partir en guerre contre notre système judiciaire, en reprochant au Législateur de ne pas assez armer le bras du juge contre les gens malhonnêtes, pour une action célère et fortement punitive.

Nouvel aspect de la question. Pour ma part, je ne vois pas que nos lois aient négligé l’espèce qui nous occupe, et nos codes répressifs punissent assez sévèrement l’abus de confiance, l’escroquerie, le vol.

En tout cas, – et c’est en ceci surtout que je ne suis point d’accord avec mon correspondant – ce n’est pas au tribunal ni dans les codes qu’il faudrait aller chercher les principales garanties d’une entreprise commerciale ou industrielle sous forme d’association de capitaux, mais bien dans la compétence et l’honnêteté de ses directeurs. Or, il a été prouvé que, quelles que soient ces garanties-là, l’haïtien ne s’associe guère: c’est qu’il n’a pas l’esprit d’association. Scientifiquement parlant, c’est là une tare et celle-ci n’a pu être contractée, comme j’ai opiné déjà, que sous l’influence néfaste de l’ancien système colonial.

A ce compte, nous devons être notre propre médecin. Essayons de modifier notre mentalité et quelque progrès dans l’ordre matériel résultera, peut-être, d’un petit changement dans l’ordre mental.

Marcel Salnave
Haïti-Journal 5 Novembre 1940

22.06.2006

Pour ou contre l'Epargne immodérée

J’ai provoqué un tollé, parait-il. Ma chronique d’hier, d’après certain, serait ce qu’il y a de plus insensé et de plus directement opposé à l’intérêt collectif. Oui, Antoine me l’a dit, Antoine, le critique anonyme qui refusera toujours de prendre la plume pour émettre une opinion, quelle qu’elle soit; mais dont la langue, légère et insinuante, agit en cercle fermé sur des gens de peu de foi.

Antoine vient de m’apprendre que je me suis attaqué à l’intérêt collectif en attaquant l’épargne. Quelle surprise pour moi! Alors, quand on invite une personne qui a mille dollars en espèces sonnantes à participer pour cent dollars (soit le dixième de cette économie) à une entreprise prometteuse de succès, entourée de garanties, comme nous l’avons suggéré on s’attaque à son épargne. Si telle est véritablement la conception haïtienne des choses, laissez-moi prendre définitivement le deuil de mon bel et bon pays qui piétine sur place depuis 140 années d’indépendance.

Après tout, on aurait bien le droit d’être contre l’épargne immodérée dans un milieu où tout est à faire et où rien ne peut se faire faute d’initiative et d’argent. Le bas de laine de la française, par exemple, n’a jamais été pratiqué dans un but égoïste, exclusivement personnel. Ailleurs, l’ Epargne participe aux grands mouvements, à toutes les grandes fins nationales, et il n’est même pas besoin de rappeler la réglementation de la Caisse d’Epargne, dans les Centres Avancés. Ici, c’est un scandale, quand on propose seulement une association des petits capitaux dans une proportion qui ne nuit à personne en particulier, tout en étant utile à la collectivité.

Antoine m’a encore reproché de faire intervenir les banques, comme si les haïtiens ou seulement les sociétaires ne pourraient pas eux-mêmes diriger leur entreprise.

Je réponds immédiatement que c’est dans l’intérêt de tous que j’ai proposé une administration à l’abri de tout soupçon. Antoine ne peut pas nier que l’haïtien n’a pas confiance en l’haïtien. Partout on accepte l’homme pour être loyal et honnête jusqu’à ce qu’il ait failli. Chez nous, c’est le contraire. L’haïtien est malhonnête et voleur dit-on, encore que le sujet individuellement n’ait donné aucun fondement à cette réputation. Un tel préjugé influe considérablement sur notre vie sociale et il faut bien en tenir compte, chaque fois qu’il s’agit de se livrer à une entreprise importante à caractère collectif.

– Et puis, quelle entreprise envisagez-vous? m’a demandé Antoine, pour finir. Mais, cela fera l’objet d’une autre chronique.
Marcel Salnave
Haïti-Journal 30 octobre 1940

20.06.2006

L'esprit d'association

L’haïtien n’a pas l’esprit d’association. Il n’y a pas à le prouver; il n’y a qu’à le constater tout autour de soi, dans les moindres manifestations de notre vie collective. Si l’on s’arrêtait sur le terrain commercial et économique qui réclame tout particulièrement, l’association – l’association en vue de la création des capitaux indispensables à l’exploitation en grand des ressources du pays – on serait pris de stupeur en face de la carence totale de l’intérêt haïtien dans n’importe quelle entreprise. Toutes ces sociétés anonymes importantes qui prospèrent sous notre regard satisfait, ne doivent rien ou qu’une part dérisoire à l’haïtien, malgré leur dénomination flatteuse pour nous de sociétés haïtiennes. La faute n’en est à personne; car, nous ne nous associons ni à nous-mêmes, ni à l’étranger. Si j’avais le loisir d’étudier ce travers – car, c’en est un – je n’hésiterais pas à le mettre au compte de l’ancien système colonial où l’on vit l’individualisme atteindre sa dernière limite. Mais il s’agit simplement ici de montrer le mal! Nous en guérira qui peut. Néanmoins, je crois que la guérison ne viendra qu’avec le temps qui se charge souvent de corriger les erreurs, et moyennant le concours des forces dirigeantes.

Et comme j’y pense, voici une expérience qu’il ne serait, peut-être, pas impossible de tenter.

Les dépôts en compte d’Epargne à la B.N.R.H. et à la Banque Royale du Canada sont assez importants. La supposition qu’ils atteignent environ or 2,000.000.00 ne serait pas exagérée. Ces dépôts ne rapportent guère qu’un intérêt annuel de 1 1/2, 2 ou 2 1/2 pour cent, selon l’importance des comptes. Si le gouvernement faisait consulter les intéressés, en vue de l’investissement d’un dixième seulement de ces dépôts dans une entreprise commerciale, industrielle ou agricole à convenir d’un commun accord, les épargnants n’accepteraient-ils pas à souscrire la part d’action qui leur reviendrait?

Il pourrait être convenu:
1) Que la souscription est facultative, mais non obligatoire pour les comptes de moins de $999.99;
2) Que les déposants dont les comptes dépassent $40,000.00 ne sont pas tenus de souscrire au-delà de $4,000.00;
3) Que la société sera administrée exclusivement par des directeurs et des employée choisis parmi le personnel des deux banques et par les directeurs des dites banques qui formeraient le Conseil d’ Administration de la Société;
4) Qu’en manière de protection, et pour encourager l’esprit d’association dans le milieu, le gouvernement émettrait des titres spéciaux  à 1%, et 2%  l’an – selon le cas – en faveur des actionnaires ( afin de remettre les choses en même état en cas d’échec de la tentative.) Les intérêts seraient remboursés en même temps que les actions souscrites, passé 3 année d’une gestion reconnue infructueuse. En cas de réussite, néanmoins, ces titres qui ne seraient autre chose que des bons garantis, seraient retraités et détruits ipso facto la garantie devant cesser de subsister, dans cette circonstance favorable.

Naturellement, ce qui précède ne donne qu’une idée très vague du plan que des personnes plus avisées présenteraient en l’occurrence, et Dieu me garde d’être mis dans la catégorie des “planistes!”...

Marcel Salnave
Haïti-Journal 29 octobre 1940

16.06.2006

Pour un peu de bien-être

Si l’on nous demandait quelle route il faut prendre pour partir à la recherche d’un bien-être relatif, nous n’hésiterons pas à indiquer le chemin de la Banque. (Il ne s’agit pas de la B.N.R.H. mais de la banque tout court, considérée dans son rôle économique d’institution de crédit.) Dans ce pays-ci de gagne-petit, il devrait y avoir un organisme préposé à faciliter les opérations commerciales de l’intérieur, ayant plus particulièrement trait à la consommation des articles nécessaires au train de l’existence. Nous entendons un office ou même des maisons d’affaires qui s’occuperaient de l’escompte des bons souscrits occasionnellement par la clientèle, en faveur des commerçants.

A première vue, il peut sembler puéril d’y penser, mais, dès qu’on se laisse animer par un esprit bienveillant envers le monde des gagne-petit et, en général, envers l’immense majorité d’une population qui, sans être indigente, a néanmoins besoin d’aide pour arriver à se pourvoir du strict nécessaire, on ne saurait ne pas admettre l’opportunité de notre observation.

Un peuple peut-il évoluer sans crédit? Nous parlons du crédit qui ne repose pas précisément sur les garanties matérielles, mais sur la valeur intrinsèque et la moralité de la personne. Depuis la guerre de 1914-1918, qui a ébranlé les assises économiques mondiales, les banques sont devenues extrêmement exigeantes, en réclamant, à l’occasion de toute opération de prêt une garantie matérielle dépassant la valeur avancée. Les banques en Haïti, qui ne se sont jamais mises volontiers au service de la population indigène, ont à peine eu besoin de l’appui de ces nouvelles règles pour supprimer totalement notre crédit. Aussi la misère a-t-elle pris gîte chez l’haïtien. Car, nouvellement, quel individu vivant de son salaire ou possédant quelque revenu indépendamment de tout travail, peut se vanter de faire face aux exigences de l’existence sans avoir recours au Crédit Personnel qui ne saurait être répudié tout à fait des affaires, puisque l’homme, grâce à son intelligence, sa compétence relative et sa moralité, constitue également un capital?

Sans doute, l’on ne saurait blâmer nos banquiers de suivre une politique régulière mais, l’on n’aurait pas tort, malgré tout de critiquer leur indifférence en face de cette situation créée par la force des choses. Leur devoir en tant qu’hommes d’affaires est en effet, d’étudier les moyens propres à éliminer tant d’obstacles qui handicapent l’évolution du milieu haïtien. Quoi! Ailleurs, aux Etats-Unis par exemple, le taux de 3% inquiète déjà l’opinion au point que le monde financier est obligé de déployer mille efforts pour ramener l’argent au taux de 2 à 2 1/2%. Ici, on ne trouve pas le numéraire à moins de 120% par opposition aux taux légal de 12%; tous les coffres et caveaux des banques regorgent d’or car, l’argent une fois mis en circulation revient à son point de départ et cette situation endémique, pour ainsi dire n’émeut personne.

C’est incroyable! Nous gageons que le gouvernement du Président Estimé ne tolérera pas l’inertie des banques devant le danger de plus en plus grand que représente la misère collective.

Nous avons, en Haïti, le tort de ne vouloir rien innover. Quel que soient les maux qui nous rongent, tant qu’un remède ne nous est offert du dehors, nous restons les bras croisés, préférant nous lamenter jusqu’à ce que vienne la mort. Il ne faut pas croire que ces mêmes problèmes vitaux ne se sont pas posés pour les autres peuples et, tout particulièrement, pour les pays de cet hémisphère, les pays sud-américains dont la politique financière et économique présente tant d’affinités avec celle d’Haïti. Ces problèmes y ont été plus ou moins résolus. Nous ne proposons pas les mêmes solutions. Chaque pays ayant ses traditions, ses manières d’être, voire son génie et, s’agissant ici de l’organisation d’un train de vie accessible à la grande majorité haïtienne, il serait vain de vouloir adopter ce qui est pratiquée ailleurs. C’est la double étude de nos moyens matériels et de l’ensemble de nos habitudes morales propres, en un mot, c’est l’expérience du milieu qui doit déterminer notre action, en vue de sauver le commerce de l’intérieur et, en même temps, la communauté haïtienne de la détresse.

Nous avons déjà fait constater que nous vivions dans un pays à la fois riche et pauvre. Les caveaux de nos banques regorgent d’or. C’est au point que de fortes sommes ont dû être transférées à l’étranger, ne pouvant être investies ici. Notre argent en dépôt ici ou là-bas, cela serait équidistant, comme on dit en langage géométrique, s’il n’y avait, en même temps chez nous, un besoin pertinent du numéraire. Malgré le taux extraordinairement avantageux de 12%; malgré celui de 6% que portent les titre du gouvernement, nos institutions de crédit ne pratiquent, quant au commerce de l’intérieur, que quelques rares prêts sur contrat de gage et l’escompte du papier portant 2 signatures (l’une bonne indépendamment de l’autre) et faute d’un établissement intermédiaire entre le commerce et le particulier d’une part, le commerce et la banque, de l’autre, très peu d’affaires sont réalisées de ce chef. Ici l’on découvre la cause du marasme et de la misère constante, la circulation monétaire ne pouvant, à aucun moment, sans une combinaison commerciale quelconque être mise au niveau des besoins de la consommation.

En Argentine, par exemple où le commerçant est obligé de vendre à crédit à une très forte partie de la clientèle, le problème ne se présente pas autrement. Mais, il a été résolu dans le sens du plus grand intérêt de la population, parce qu’aussi vrai la banque est une institution humaine et que c’est le devoir de toute institution crée par l’homme de se prêter au bonheur de l’homme.

Là-bas, en effet, l’importateur sur la base de crédit, alimente les stocks des commerçants des petites villes et des villages et ceux-ci vendent, enfin, à la grande masse des consommateurs qui ne paient, habituellement, qu’après chaque récolte, quand elle est bonne, et au prorata, quand elle est inférieure aux prévisions et aux achats. Quelquefois même, on ne paie qu’à la récolte suivante. Les retard dans les paiements retombent en majeur partie sur l’importateur; mais, cela ne l’embarrasse pas outre mesure, grâce au crédit à long terme dont il jouit à son tour, chez les banques.

Nous ne préconisons pas le même système qui pourrait ne pas convenir aux transactions en Haïti. Ce qu’il faudrait, chez nous, c’est la création d’établissements intermédiaires entre le commerce et les banques. Les juifs qui sont gens très averties ont entrevu cette lacune dès leur arrivée dans le pays au début de la guerre. Ils se proposaient d’ouvrir des comptoirs d’escompte quand l’on ne sut sur quelle suggestion défavorable à l’intérêt général (car banque est synonyme d’argent et plus il y a de banques dans le milieu mieux cela vaut), le gouvernement prit le décret loi du 24 juin 1940 interdisant le fonctionnement de telles sociétés au-dessous d’un capital de Gdes 5,000.000.00.

Or, montrons, par un exemple, l’utilité de ces comptoirs d’escompte.

Voici octobre et les dépenses extraordinaires qu’occasionne la rentrée des classes. Il faut spécialement des souliers aux trois enfants de X, employé d’administration, un gagne-petit mais un honnête père de famille qui tient à faire face à ses obligations. Il ne peut satisfaire à ses devoirs familiaux qu’en usant de son crédit personnel. Z, commerçant, le connaît personnellement, a confiance, mais ne peut pas livrer les trois paires de souliers coûtant $12.00 que si X solde dans un mois. X ne pourrait disposer que de $4.00 mensuellement et demande trois mois.

Voilà une opération normale et qui est pourtant refusée, pour la raison que le fournisseur ne peut laisser ses fonds bloqués plus d’un mois. S’il y avait un établissement intermédiaire, celui-ci pourrait intervenir, prendre un effet de Z de $12.00 à 90 jours appuyé des bons de X, effet que l’escompteur, en endossant, rendrait bancable, résolvant ainsi le petit problème de bien-être à la satisfaction du commerce et de la consommation.

A défaut de pareilles institutions, la question de crédit pur et simple, qui est capitale, se pose devant la conscience de nos banquiers qui ont en leur possession des capitaux de roulement suffisants (pour le cas où ils ne voudraient apporter un surplus tiré de leurs importantes réserves disponibles) pour le fonctionnement d’un comptoir d’escompte pouvant assurer la conduite des transactions en question.

Nos banques, d’un commun accord, bâtiraient les règles de fonctionnement d’un tel organisme auxquelles les commerçants et la clientèle – et finalement tout le public – obéiraient, dans leurs intérêts bien compris.

Au début, il y aurait des ennuis d’ordre administratif. Il y aurait aussi quelques défauts de paiement, car, le respect total de l’échéance ne serait obtenu qu’au fur et à mesure du fonctionnement du système. Mais ces inconvénients – d’ailleurs passagers – seraient largement compensés par la somme de bien-être devant résulter pour la communauté tout entière, d’une nouvelle organisation qui aurait la triple vertu:

1) d’augmenter la circulation;
2) d’accroître le chiffre d’affaires du commerce intérieur;
3) de combattre l’usure; qu’on se le dise, à défaut de banque c’est toujours l’usurier qui intervient au taux que l’on sait.

Marcel Salnave
Haïti-Journal 7 novembre 1946

13.06.2006

Frantz Casséus est un artiste

Ce n’est, assurément, pas la guitare de Frantz Casséus qui prêterait à aucune métaphore méprisante. De ces six cordes que le jeune musicien s’applique à pincer en maître, jaillit, pour la dilection des plus difficiles, une variété incroyable de son, et la mélodie qui en résulte, nuancée avec bonheur, achève de faire d’un récital de guitare une fête musicale attrayante et d’une particulière originalité.

Les pièces qu’on nous joue sont, d’ailleurs, extraites de la meilleure musique, si bien que la salle se surprend souvent, à applaudir Mozart, Rubinstein, Granados, Bach, Chopin. Un Bach et un Chopin plus discrets, il est vrai, mais non moins attachants et qu’on écoute avec la même ferveur, parce qu’aussi bien, grâce à une interprétation classique et poétique, à la fois, l’on retrouve à travers une ligne harmonique terne, les mêmes grandes émotions. “Poète, prends ton luth!” Ne peut-on, croire, un instant, que ces immortels inspirés se servaient aussi de l’instrument poétique?...

A cette pensée inattendue, on s’imagine l’attrait de ces notes grêles d’une guitare d’élite rappelant parfois le clavecin, sur les âmes délicates atteintes, malgré la bestialité des temps présents, de la nostalgie des sociétés en-allée où les filles, en crinolines et les garçons portant le jabot, dansaient le menuet ou la pavane, le soir, au rythme d’une musique câline... Ces spectacles d’autrefois étaient tout simplement de l’art et Casséus, pour les avoir évoqués avec émotions au cours d’un programme exécuté d’ailleurs, avec cette simplicité qui ne se trouve que dans la correction, mérite le premier prix artistique.

Nous votons pour ce premier prix-là qui ne peut être qu’une bourse à l’étranger, afin de procurer à notre jeune compatriote l’occasion de prendre contact avec un monde plus propice au développement de son talent. La guitare n’est pas un instrument facile. Pour la tirer des griffes – pour ainsi parler – de la monotonie, de nombreuses années d’études sont nécessaires. Casséus y est parvenu, à force de patience, aidé des leçons livresques de techniciens. Ses progrès sont tels qu’il marche résolument, maintenant, sur les traces des Emilio Pujol, Andrès Segovia, Mongoré que nous avons entendu ici au théâtre Paramount, vers 1937.

Pourtant, malgré la renommée qui l’y a précédé, Casséus s’est produit hier soir sur la scène de Port-au-Princien, devant 200 personnes, environ. Où était-il tout ce monde qu’on voit partout, sauf au concert? Monsieur de Chamfort proclamait que “la plus perdue des journées est celle où l’on n’a pas ri.” S’il vivait encore, nous lui demanderions de réviser sa sentence pour admettre et dire avec plus d’autorité que nous à un public hostile aux musiciens: “Depuis 35 ans que l’humanité gémit dans la douleur, n’ayant plus sa quiétude en face des atrocités de la guerre, la journée la plus perdue est celle où l’on n’a pas entendu la musique qui berce, console et incite à la paix.”

Marcel Salnave
Haïti-Journal 16 décembre 1944

08.06.2006

La méthode Lauback

Les grammairiens et les puristes, ceux qui coordonnèrent les règles et donnèrent les exemples du beau parler faisaient, sans s’en douter, peut être, un tort incommensurable au reste des hommes. Ils créaient la langue. C’est à dire qu’ils remplaçaient par cet instrument perfectionné, le langage commun par quoi il était si naturel de véhiculer les idées. Désormais, il allait devenir indispensable, comme il le sera toujours, de connaître la langue avant d’acquérir les connaissances nécessaires. Besogne ardue, tâche délicate à laquelle seulement un petit nombre pouvait s’adonner. On a vu ce qui est arrivé au chinois. Quatre cent cinquante millions d’âmes gémissent dans l’ignorance, au pays des mandarins, du fait des lettres dont l’imagination par trop fertile inventa plus de quarante mille caractères pour exprimer les pensées, malheureusement, utiles de la vie.

Si on avait conservé le langage originaire, en se contentant, sans doute, de noter quelques formes usuelles à l’intention de l’étranger, les peuples de tous les pays eussent amassé déjà un bagage de connaissances susceptible de leur assurer un certain bonheur individuel. Car, on peut faire la remarque que plus un peuple est instruit, plus il est heureux. C’est même là un axiome. Aussi, les pays qui ont eu la chance de maintenir la langue au niveau du peuple, sont-ils généralement plus avancés et plus fortunés. Le petit anglais de 10 ans est déjà un  savant, par rapport à tout autre enfant de son âge évoluant dans un milieu où la langue est savante. Il faut mettre le peuple au-dessus de la langue et non celle-ci au dessus de celui-là. L’expérience contraire a été faite en Chine et ce pays a connu et connaît encore la plus grande misère. En Haïti aussi, l’expérience a été décevante de se servir d’un instrument perfectionné comme la langue française pour répandre les connaissances utiles.

Dès lors, il peut être bon de recommander l’étude de la méthode Lauback non seulement aux populations rurales et au prolétaires, mais à nous tous, tant que nous sommes. C’est très important et c’est aussi la seule façon de ramener la langue (le créole, nous le savons bien, n’est pas une lange, mais il y aspire) au niveau du peuple. Le mouvement actuel, si nous l’avons bien compris, ne tend pas seulement à l’éducation de la masse, il vise, il doit viser, en tout cas, à combler le fossé entre le peuple et l’élite par l’adoption d’une langue commune, même si celle-ci n’est pas tout à fait officielle. La logique, d’ailleurs, ne commande-t-elle pas cette démarche? Si notre fermier apprend à lire et à écrire suivant une méthode répandue officiellement, il importe qu’au besoin nous soyons en mesure de correspondre avec lui suivant la même méthode.

Nous ne prétendons pas qu’il faille répudier le français qui est, du reste, la langue officielle et qui peut garder ce titre à côté de la langue Nationale. Mais, il est temps d’admettre la dualité, si l’on veut que les efforts du gouvernement portent fruit. Qu’il n’y ait plus de scrupule pour les gens de société à s’exprimer en créole – encore que cela doive venir tôt ou tard, avec les progrès de la méthode Lauback – mais les faire connaître au peuple en créole, par le truchement de la radio, nous paraît une chose qui coule de sens. Il en est de même des avis administratifs, généralement quelconques, des préceptes d’hygiène du service National d’Hygiène Publique, des communiqués, si utiles, du Département de l’Economie Nationale, relatifs au prix des articles de première nécessité. On adopterait ce mode de propagande en créole sans avoir recours à la chanson. Notre patois, qui est en passe de devenir une langue peut braver l’honnêteté, croyons-nous, sans employer d’artifices. On pourrait annoncer: “Min prix mamit manteg bon mak” comme on dit: “Voici le prix du Pure Lard.”

Haïti-Journal
16 décembre 1944

07.06.2006

Les vertus de la radio

Ayant écrit, avant hier, que l’Administration devrait utiliser la radio comme trait d’union nécessaire entre la masse et les classes dirigeantes, un ami a bien voulu me rappeler les propagandes du Service National d’Hygiène par le cinéma ambulant et l’œuvre éducationnelle de Damien suivant une méthode accessible au peuple, qui s’est considérablement étendue.

Je l’en remercie. Mais qu’il est difficile de s’expliquer en peu de mots!... Il ne s’agissait pas, précisément, dans ma chronique de l’enseignement par la radio. Je visais plus loin. Je demandais de tenir l’immense majorité de notre population au courant des faits, quotidiennement; je réclamais pour cette majorité, handicapée par l’ignorance et la misère, et vivant en marge de la vie, si l’on peut ainsi dire, une sorte de journal parlé radiodiffusé dans notre patois, à une heure propice de la journée, jugeant que cette innovation serait de tout profit pour notre collectivité.

Regardons autour de nous, sur le continent. Dès que les Américains ont voulu pousser le Panaméricanisme, qu’ont-ils imaginé? Ils ne se sont pas contentés de l’heure anglaise. Ils ont créé l’heure française et l’heure espagnole (ils ont peut-être une heure pour chaque langue – je n’en sais rien – puisqu’aussi bien qu’un puissant pays comme les Etats-Unis du Nord doit désirer faire sentir sa présence dans le monde) ils ont créé l' heure française et l’ heure espagnole, dis-je, à l’intention des nations de cet hémisphère, pour la plus grande expansion et la plus parfaite compréhension des idées américaines. Car, les américains savent que si l’unité de la langue n’est pas indispensable à l’existence du panaméricanisme, l’action de celui-ci, néanmoins, peut dans une certaine mesure être entravée, faute de se bien comprendre. Aussi, verra-t-on les experts de la radio là-bas, s’évertuer à mettre en œuvre toutes les ressources de la splendide invention, en vue de combattre les obstacles quelque peu naturels, mais heureusement non infranchissables qu’en face du panaméricanisme a placé la différenciation des langues. Et du train que vont les choses, il n’est pas exagéré de croire que l’homme du continent, grâce à la radio et à la bonne volonté de tous, se sentira dans un temps à venir, mêmement cubain, ou chilien, américain ou mexicain qu’ haïtien.

Combien plus facile il ne serait pas de travailler à cette communion intime entre les haïtiens, d’abord? Le handicap ici provient de l’analphabétisme de la masse. Celui qui ne sait ni lire, ni écrire est forcément un ignorant et ce n’est pas dans une langue académique qu’on lui parlera efficacement. Mais on peut l’éduquer facilement sinon l’instruire par la radio. Faisons cette chose pratique, en attendant que Damien nous donne un peuple – les 80% de notre population – pouvant comprendre dans le texte, les lois et les idées qui nous obligent tous.

Marcel Salnave
Haïti-Journal 12 décembre 1940

04.06.2006

La découverte des ondes

Je n’ai pas le temps, encore moins les moyens, hélas! de faire des articles savants, et je ne saurais montrer ici combien les découvertes suivent avec une logique implacable la courbe des aspirations humaines. Celui qui serait capable de dénombrer les inventions, des hiéroglyphes à la radio, serait frappé d’étonnement en constatant que, d’une manière générale, une sorte de télépathie a comme guidé les travaux des grands cerveaux. Je ne puis un instant considérer, par exemple, la découverte des ondes et leur utilisation dans le commerce des hommes sans penser que la radio a été inventée par ce qu’il fallait l’inventer, comme on dit des choses indispensables à l’humanité. Et si j’arrivais à faire admettre que nous négligeons en Haïti, de tirer de cette invention les innombrables services qu’elle est appelée à rendre à toute communauté et particulièrement à la nôtre, je serais content d’avoir écrit pour la collectivité, ce qui est mille fois plus méritant que d’écrire pour soi.

J’estime que l’administration devrait tout mettre en œuvre pour l’emploi méthodique de la radio comme agent de liaison, si l’on peut ainsi dire, entre la masse et la classe dirigeante. La radio s’offre comme le pont qui permettrait de franchir ce fossé qui sépare si malheureusement l’un de l’autre le peuple et l’élite. Et comme un scrupule aussi ridicule que ces petits esprits qui l’ont imaginé, veut que le créole qui ne peut pas braver l’amour propre de nos intellectuels (allez voir) soit banni des émissions de stations privées, on pourrait utiliser au profit de la masse, la station officielle H.H.K. dont le matériel se détériore à force de ne pas fonctionner.

Créons l’émissions populaire créole. Chaque matin, de 8 heures à 10 heures, tandis que que les marchés dans tous les centres du pays regorgent de ceux qui viennent vendre leurs produits ou faire la provision, les hauts-parleurs crieraient au peuple tout ce qu’il doit savoir pour sa conduite dans la république. Les petits cours d’hygiène préparés dans notre savoureux patois seraient faits aussi souvent que possible; les prix des articles de consommation courante seraient donnés quotidiennement, puisqu’aussi bien il y a un comité des prix qui les arrête chaque fois. Le speaker ferait tout cela sérieusement, sans être obligé d’emprunter un langage amusant. On dirait, par exemple, s’agissant des prix:

“Min prix chaque bagail jodi a:
Livre du riz 0,30 centimes
Livre mantègue 0,50 centimes”

Ainsi pour toute chose.

Sans compter que le Chef de l’Etat, de cette façon, pourrait s’adresser au peuple plus facilement.

Il semble que la vie nationale reprendrait un regain d’activité. Les idées se communiqueraient de haut en bas. Le pays cesserait d’être indolent.
On se sentirait plus uni dans la nation, sinon dans la société, et un notable changement naîtrait probablement de cette nouvelle politique.

Marcel Salnave
Haïti-Journal 10 décembre 1940

02.06.2006

Haïti est jeune et forte

“Haïti est jeune et forte; elle est pleine de courage et de vitalité, en dépit des obstacles qui sillonnent sa route, elle avancera et conquerra l’avenir glorieux qui lui est réservé”

Il y a plus de quarante ans que Frédéric Marcelin s’exprimait ainsi avec cet optimisme à peine contenu en face d’une situation difficile au point d’obliger le gouvernement à recourir, constamment, à des emprunts renouvelés. Loin de s’en alarmer, Marcelin, qu’on peut ranger parmi nos rares financiers lucides, trouvait au contraire dans ce système d’emprunts sur place à courte échéance, un rouage ingénieux et excellent qui permettrait à l’Etat de défrayer ses dépenses sans porter atteinte aux Services Publics.
Car, pas une seule fois il ne douta de nos ressources qu’une politique financière et économique intelligente mettrait en valeur, tôt ou tard.

Les responsabilités actuelles du gouvernement sont telles devant un peuple qui réclame qu’on l’instruise, qu’on le guérisse de ses maux, qu’on se dévoue, afin de lui procurer un peu de bonheur, il n’est pas juste de vouloir que le gouvernement restreigne ses dépenses. Que si argent bien dépensé signifie, en quelque sorte, économie, nous sommes d’accord avec toutes les honnêtes gens que les fonds du trésor soient strictement utilisés. Mais nous ne sommes pas d’avis de diminuer nos débours, d’embarrasser l’Administration, de la rendre inefficiente, ne pouvant entreprendre, à l’aide de nos disponibilités, les grands travaux qui dénotent partout ailleurs le désir de progresser et provoquent le bien-être.

Notre confrère “Le Nouvelliste” a bien observé, l’autre jour, à propos de la Mission qui discute actuellement à Washington les conditions du retrait du contrôle financier, que “l’intérêt que l’opinion publique porte à cette mission se trouve augmentée du fait qu’elle attribue notre retard, pendant ces trente dernières années, à la tyrannie que subissent nos finances.”

Ces agissements sont ceux d’un créancier soucieux de défendre ses intérêts, en veillant sur les garanties octroyées avant que d’être la conduite obligeante d’un “conseiller” et d’un ami. On peut affirmer, sans crainte d’être démenti, que les tirages extraordinaires sur les réserves, tirages qui ont permis au gouvernement d’ouvrir des chantiers un peu partout dans la République, n’ont été consentis que sous pressions des nécessités politiques. Sans la Révolution , on n’eût pas eu ces travaux de réfection de la rue des Césars et le Calvaire, – ceux de la rue Lamarre, ceux de l’Avenue Magloire Ambroise, ceux qui se poursuivent devant le Musée du Petit Séminaire et au Poste Marchand, et tant d’autres sans parler de l’Hôpital qui s’érige au Bel-Air. Et de vrai, la question se pose à savoir: Puisque ces ouvrages étaient nécessaires et qu’il y avait de l’argent pour les exécuter, même l’un après l’autre, pourquoi n’y songea-t-on jamais,  dans un esprit généreux de procurer du travail au peuple? Voilà ce qui rend perplexe.

La Politique de la “dragée haute” pratiquée sans raison à notre endroit, dans le passé, devait finalement cette rupture entre l’opinion haïtienne même conventionniste et le contrôle financier. Non pas qu’on veuille éliminer l’aide technique américaine – puisque cette aide est reconnue encore nécessaire, sous certains rapports – mais finir, une fois pour toute avec cette aide, chaque fois que, dans les textes qui l’ont établie, elle prend ce caractère d’ingérence qui a permis à bien d’anciens officiels du traité de 1915 d’adopter une attitude incompatible avec le respect dû aux chefs d’un pays souverain. Telle doit être la position définitive d’Haïti, en présence du contrôle financier. A ces réflexions, on opposera peut-être la marge disponible prévue au contrat d’emprunt de 1922.

Il est à peine besoin de montrer que cette marge n’a plus sa raison d’être. Si elle se justifiait en 1922, alors que la “morte saison” provoquait ces lenteurs dans le rouage administratif susceptible de nuire à la régularité des versements sur les obligations, que nous allions émettre, on doit reconnaître que les choses ont changé depuis l’inauguration du commerce de la figue-banane.

En effet, il devient de plus en plus évident que la figue-banane (nous en avons parlé dans notre précédent article) ne tendait pas seulement à apporter une denrée nouvelle dans notre commerce d’exportation. Elle visait aussi à abolir ce qu’on appelait jusqu’en 1935, la morte saison, une expression qui a presque disparu de notre terminologie économique. Le mot a disparu avec la chose. La chose, c’étaient ces mois creux qui allaient de mai à octobre ou novembre, et où il y avait comme une sorte de léthargie dans les affaires. La figue-banane a comblé ce trou, puisque son exportation qui a lieu toute l’année, s’active surtout entre la fin de la récolte de café et le commencement de la nouvelle récolte. Mais, comme la figue-banane ne porte aucune entrave à notre café – M. Sténio Vincent, alors Président de la République, disait bien que la nouvelle denrée ne devait pas détourner le café et qu’il fallait travailler, dans l’intérêt du progrès de notre économie, à ce que notre fève restât la denrée de base de notre exportation – la figue-banane ne contrariant nullement le café, devait être d’un profit plus immédiat pour le gouvernement. Car, ce ne fut pas pour augmenter la marge disponible – bien que cela se soit offert par la force des circonstances favorables – que nos dirigeants de 1935 réalisèrent cette belle et fructueuse politique, mais bien pour créer des réserves appelées à faciliter la tâche gouvernementale, en dépit de la “tyrannie que subissent nos finances.”

Marcel Salnave
Haïti-Journal 22 janvier 1947

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