16.06.2006

Pour un peu de bien-être

Si l’on nous demandait quelle route il faut prendre pour partir à la recherche d’un bien-être relatif, nous n’hésiterons pas à indiquer le chemin de la Banque. (Il ne s’agit pas de la B.N.R.H. mais de la banque tout court, considérée dans son rôle économique d’institution de crédit.) Dans ce pays-ci de gagne-petit, il devrait y avoir un organisme préposé à faciliter les opérations commerciales de l’intérieur, ayant plus particulièrement trait à la consommation des articles nécessaires au train de l’existence. Nous entendons un office ou même des maisons d’affaires qui s’occuperaient de l’escompte des bons souscrits occasionnellement par la clientèle, en faveur des commerçants.

A première vue, il peut sembler puéril d’y penser, mais, dès qu’on se laisse animer par un esprit bienveillant envers le monde des gagne-petit et, en général, envers l’immense majorité d’une population qui, sans être indigente, a néanmoins besoin d’aide pour arriver à se pourvoir du strict nécessaire, on ne saurait ne pas admettre l’opportunité de notre observation.

Un peuple peut-il évoluer sans crédit? Nous parlons du crédit qui ne repose pas précisément sur les garanties matérielles, mais sur la valeur intrinsèque et la moralité de la personne. Depuis la guerre de 1914-1918, qui a ébranlé les assises économiques mondiales, les banques sont devenues extrêmement exigeantes, en réclamant, à l’occasion de toute opération de prêt une garantie matérielle dépassant la valeur avancée. Les banques en Haïti, qui ne se sont jamais mises volontiers au service de la population indigène, ont à peine eu besoin de l’appui de ces nouvelles règles pour supprimer totalement notre crédit. Aussi la misère a-t-elle pris gîte chez l’haïtien. Car, nouvellement, quel individu vivant de son salaire ou possédant quelque revenu indépendamment de tout travail, peut se vanter de faire face aux exigences de l’existence sans avoir recours au Crédit Personnel qui ne saurait être répudié tout à fait des affaires, puisque l’homme, grâce à son intelligence, sa compétence relative et sa moralité, constitue également un capital?

Sans doute, l’on ne saurait blâmer nos banquiers de suivre une politique régulière mais, l’on n’aurait pas tort, malgré tout de critiquer leur indifférence en face de cette situation créée par la force des choses. Leur devoir en tant qu’hommes d’affaires est en effet, d’étudier les moyens propres à éliminer tant d’obstacles qui handicapent l’évolution du milieu haïtien. Quoi! Ailleurs, aux Etats-Unis par exemple, le taux de 3% inquiète déjà l’opinion au point que le monde financier est obligé de déployer mille efforts pour ramener l’argent au taux de 2 à 2 1/2%. Ici, on ne trouve pas le numéraire à moins de 120% par opposition aux taux légal de 12%; tous les coffres et caveaux des banques regorgent d’or car, l’argent une fois mis en circulation revient à son point de départ et cette situation endémique, pour ainsi dire n’émeut personne.

C’est incroyable! Nous gageons que le gouvernement du Président Estimé ne tolérera pas l’inertie des banques devant le danger de plus en plus grand que représente la misère collective.

Nous avons, en Haïti, le tort de ne vouloir rien innover. Quel que soient les maux qui nous rongent, tant qu’un remède ne nous est offert du dehors, nous restons les bras croisés, préférant nous lamenter jusqu’à ce que vienne la mort. Il ne faut pas croire que ces mêmes problèmes vitaux ne se sont pas posés pour les autres peuples et, tout particulièrement, pour les pays de cet hémisphère, les pays sud-américains dont la politique financière et économique présente tant d’affinités avec celle d’Haïti. Ces problèmes y ont été plus ou moins résolus. Nous ne proposons pas les mêmes solutions. Chaque pays ayant ses traditions, ses manières d’être, voire son génie et, s’agissant ici de l’organisation d’un train de vie accessible à la grande majorité haïtienne, il serait vain de vouloir adopter ce qui est pratiquée ailleurs. C’est la double étude de nos moyens matériels et de l’ensemble de nos habitudes morales propres, en un mot, c’est l’expérience du milieu qui doit déterminer notre action, en vue de sauver le commerce de l’intérieur et, en même temps, la communauté haïtienne de la détresse.

Nous avons déjà fait constater que nous vivions dans un pays à la fois riche et pauvre. Les caveaux de nos banques regorgent d’or. C’est au point que de fortes sommes ont dû être transférées à l’étranger, ne pouvant être investies ici. Notre argent en dépôt ici ou là-bas, cela serait équidistant, comme on dit en langage géométrique, s’il n’y avait, en même temps chez nous, un besoin pertinent du numéraire. Malgré le taux extraordinairement avantageux de 12%; malgré celui de 6% que portent les titre du gouvernement, nos institutions de crédit ne pratiquent, quant au commerce de l’intérieur, que quelques rares prêts sur contrat de gage et l’escompte du papier portant 2 signatures (l’une bonne indépendamment de l’autre) et faute d’un établissement intermédiaire entre le commerce et le particulier d’une part, le commerce et la banque, de l’autre, très peu d’affaires sont réalisées de ce chef. Ici l’on découvre la cause du marasme et de la misère constante, la circulation monétaire ne pouvant, à aucun moment, sans une combinaison commerciale quelconque être mise au niveau des besoins de la consommation.

En Argentine, par exemple où le commerçant est obligé de vendre à crédit à une très forte partie de la clientèle, le problème ne se présente pas autrement. Mais, il a été résolu dans le sens du plus grand intérêt de la population, parce qu’aussi vrai la banque est une institution humaine et que c’est le devoir de toute institution crée par l’homme de se prêter au bonheur de l’homme.

Là-bas, en effet, l’importateur sur la base de crédit, alimente les stocks des commerçants des petites villes et des villages et ceux-ci vendent, enfin, à la grande masse des consommateurs qui ne paient, habituellement, qu’après chaque récolte, quand elle est bonne, et au prorata, quand elle est inférieure aux prévisions et aux achats. Quelquefois même, on ne paie qu’à la récolte suivante. Les retard dans les paiements retombent en majeur partie sur l’importateur; mais, cela ne l’embarrasse pas outre mesure, grâce au crédit à long terme dont il jouit à son tour, chez les banques.

Nous ne préconisons pas le même système qui pourrait ne pas convenir aux transactions en Haïti. Ce qu’il faudrait, chez nous, c’est la création d’établissements intermédiaires entre le commerce et les banques. Les juifs qui sont gens très averties ont entrevu cette lacune dès leur arrivée dans le pays au début de la guerre. Ils se proposaient d’ouvrir des comptoirs d’escompte quand l’on ne sut sur quelle suggestion défavorable à l’intérêt général (car banque est synonyme d’argent et plus il y a de banques dans le milieu mieux cela vaut), le gouvernement prit le décret loi du 24 juin 1940 interdisant le fonctionnement de telles sociétés au-dessous d’un capital de Gdes 5,000.000.00.

Or, montrons, par un exemple, l’utilité de ces comptoirs d’escompte.

Voici octobre et les dépenses extraordinaires qu’occasionne la rentrée des classes. Il faut spécialement des souliers aux trois enfants de X, employé d’administration, un gagne-petit mais un honnête père de famille qui tient à faire face à ses obligations. Il ne peut satisfaire à ses devoirs familiaux qu’en usant de son crédit personnel. Z, commerçant, le connaît personnellement, a confiance, mais ne peut pas livrer les trois paires de souliers coûtant $12.00 que si X solde dans un mois. X ne pourrait disposer que de $4.00 mensuellement et demande trois mois.

Voilà une opération normale et qui est pourtant refusée, pour la raison que le fournisseur ne peut laisser ses fonds bloqués plus d’un mois. S’il y avait un établissement intermédiaire, celui-ci pourrait intervenir, prendre un effet de Z de $12.00 à 90 jours appuyé des bons de X, effet que l’escompteur, en endossant, rendrait bancable, résolvant ainsi le petit problème de bien-être à la satisfaction du commerce et de la consommation.

A défaut de pareilles institutions, la question de crédit pur et simple, qui est capitale, se pose devant la conscience de nos banquiers qui ont en leur possession des capitaux de roulement suffisants (pour le cas où ils ne voudraient apporter un surplus tiré de leurs importantes réserves disponibles) pour le fonctionnement d’un comptoir d’escompte pouvant assurer la conduite des transactions en question.

Nos banques, d’un commun accord, bâtiraient les règles de fonctionnement d’un tel organisme auxquelles les commerçants et la clientèle – et finalement tout le public – obéiraient, dans leurs intérêts bien compris.

Au début, il y aurait des ennuis d’ordre administratif. Il y aurait aussi quelques défauts de paiement, car, le respect total de l’échéance ne serait obtenu qu’au fur et à mesure du fonctionnement du système. Mais ces inconvénients – d’ailleurs passagers – seraient largement compensés par la somme de bien-être devant résulter pour la communauté tout entière, d’une nouvelle organisation qui aurait la triple vertu:

1) d’augmenter la circulation;
2) d’accroître le chiffre d’affaires du commerce intérieur;
3) de combattre l’usure; qu’on se le dise, à défaut de banque c’est toujours l’usurier qui intervient au taux que l’on sait.

Marcel Salnave
Haïti-Journal 7 novembre 1946

Commentaires

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Ecrit par : alice b. | 20.06.2006

Merci de me le rappeller. J'ai déjà fait plusieurs interventions auprès de la direction de Blogspirit sans aucun résultat, je suis obligé d'utiliser vos notes sur Blogger pour faire connaître mon site. Belle publicité pour "Blogspirit", pas mauvaise no plus pour "Bogger".

Ecrit par : marcel | 20.06.2006

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